Les éditos
Critique libérale du libéralisme : lecture historico-critique d’une pensée en crise
Dans son essai Erreur sur la marchandise, Amine Messal , membre de l’Institut, ingénieur et normalien spécialisé en histoire de la pensée économique, propose une critique libérale du libéralisme qui diffère des arguments habituellement opposés au libéralisme économique, car construite sur l’approche philosophique du premier libéralisme des XVIIIème des XIXème siècles lui-même. Ce livre plaide ainsi pour une lecture historico-critique des revendications libérales contemporaines, c’est-à-dire : à l’aune du contexte historique et politique qui l’a vue naître. Les discours contemporains qui se revendiquent du libéralisme sont ici confrontés aux pensées originelles de cette tradition intellectuelle. Sans nier les continuités entre les deux, ce texte met en évidence un renversement qui pose une question majeure : les “libéraux” contemporains le sont-ils vraiment ? Les institutions qui ont imposé des plans d’ajustement structurel aux pays du Sud à la fin du XXème siècle (FMI et Banque Mondiale) ont obtenu des résultats désastreux, que ce soit d’un point de vue économique[1], alimentaire[2], ou encore politique[3]. Malgré tout, une galaxie de think tanks (comme l’Heritage Foundation ou la Fondation Adam Smith), et autres agents politiques continuent aujourd’hui de circonscrire le concept de liberté au champ économique. Ce (néo)libéralisme, tantôt dénoncé comme un dogme de politique économique, mais aussi invoqué comme un chemin « sans alternative », a poussé certains auteurs à défendre un retour au libéralisme classique[4]. Il y aurait donc une fracture entre premier libéralisme et néolibéralisme. Aujourd’hui, la fracture s’agrandit. Comme repéré par certains sociologues[5], le néolibéralisme semble, paradoxalement, en pleine mutation vers une forme autoritaire. C’est au nom de la liberté d’expression que le milliardaire Elon Musk, peu après son rachat de la plateforme Twitter – devenue X – en octobre 2022 a fait débloquer des comptes néonazis auparavant suspendus, juste avant de suspendre ceux de journalistes qui l’avaient critiqué. Le Sommet des Libertés, c’est le nom choisi par le milliardaire français d’ultra-droite antiavortement Pierre-Édouard Stérin pour réunir en juin 2025 les principales têtes d’affiche de l’extrême droite avec l’élection présidentielle 2027 en ligne de mire. La Médaille présidentielle de la Liberté, c’est la distinction décernée à titre posthume le 14 octobre 2025 par Donald Trump à Charlie Kirk, un propagateur d’idées complotistes, climatosceptiques et racistes, après son assassinat le 10 septembre 2025. Enfin, c’est le Parti de la liberté, qui a brigué la première place lors des élections législatives autrichiennes de septembre 2024, sur un programme d’extrême droite prônant la remigration en dehors de « l’Autriche forteresse ». Si certains historiens voient dans l’arbitraire identitaire la résultante logique de l’arbitraire économique[6], le concept de liberté semble héberger un antagonisme nouveau. Là où Marx[7] raillait déjà les libéraux classiques qui, dans la lignée de John Stuart Mill, essaieront de « réconcilier l’irréconciliable » (« to reconcile the irreconcilable »), les libéraux contemporains entrent désormais en conflit avec les libéraux classiques eux-mêmes. Cet essai propose de mobiliser le proto-libéralisme anglais du XVIIème siècle (Locke, Hobbes), le libéralisme des penseurs dits classiques et modernes (Smith, Constant, Mill, Tocqueville) ainsi que les travaux des historiens du libéralisme (Manent 1987, Vergara 2002, Audard 2009, Hulak 2023, Slobodian 2025) afin de mieux saisir une contradiction grandissante : la défense affichée de la liberté par des agents qui œuvrent pourtant à réhabiliter la loi du plus fort. En particulier, ce travail mobilise la démarche adoptée par Pierre Manent dans son Histoire intellectuelle du libéralisme pour décrire le mouvement historique du libéralisme, qu’il identifie à un moment négatif (lutte contre l’arbitraire) succédant à un moment positif (élaboration des institutions libérales). L’application de cette méthodologie donne à voir un retournement : le moment positif (défense des institutions du marché) précède désormais un moment négatif (lutte contre toute régulation démocratique). En effet, alors que les débats sur la taxe Zucman à l’automne 2025 ont réactivé, en France, un débat ancien sur la légitimité des grandes fortunes, ce texte nous apprend comment la méritocratie au siècle des révolutions constituait bien plutôt une charge contre l’arbitraire des privilèges nobiliaires qu’un dogme censé les justifier, ou comment la propriété privée chez Locke était moins synonyme de justification morale du capitalisme que de liberté de conscience à l’heure où les protestants étaient spoliés de leurs biens. Cet essai, à l’aide d’un va-et-vient entre l’actualité politique contemporaine et l’exégèse des penseurs classiques et modernes, propose de disséquer ces retournements. Depuis l’Argentine de Javier Milei, la mue du néolibéralisme en libertarianisme fit récemment des émules parmi les libéraux européens, mais les Etats-Unis de Donald Trump ont au contraire créé la surprise chez bon nombre d’observateurs et d’observatrices : assiste-t-on à l’émergence d’un libéralisme autoritaire ? Au-delà des continuités et des ruptures dans l’histoire libérales des idées, ce livre aborde frontalement la question des liens ambivalents, sous-terrains, incertains, que le libéralisme économique entretient avec les courants politiques réactionnaires. Dérive récente ou maladie infantile du libéralisme ? Sans trancher le débat, ce livre permet d’en saisir les enjeux. L’équipe de l’Institut Rousseau [1]Tinguiri, K. L. (1990). Crise économique et ajustement structurel (1982-1988). Politique africaine, (38), 76-86. Yachir, F. (1991). L’Ajustement structurel dans le Tiers Monde. Africa Development/Afrique et Développement, 165-184. [2] Gera, N. (2004). Food security under structural adjustment in Pakistan. Asian Survey, 44(3), 353-368. [3] Herbst, J. (1990). The structural adjustment of politics in Africa. World Development, 18(7), 949-958. [4] Fukuyama, F. (2022). Liberalism and its discontents. Profile Books. [5] Benquet, M., & Bourgeron, T. (2021). La Finance autoritaire. Vers la fin du néolibéralisme. Raisons d’agir. [6] Slobodian, Q. (2025). Hayek’s bastards: The neoliberal roots of the populist right. Random House. [7] Marx, K. Le Capital, Livre 1. Editions sociales/La dispute, 2022 [1867].
25 mars 2026
Amine Messal
25 mars 2026
L’effondrement du modèle de l’aide humanitaire internationale traduit la rupture des pays occidentaux, principaux financeurs, avec une société civile agissante.
Par Pierre Micheletti, médecin, administrateur de SOS Méditerranée-France, président d’honneur d’Action Contre la Faim, membre associé de l’Observatoire Canadien sur les Crises et l’Action Humanitaire (OCCAH). Dernier ouvrage : « Action humanitaire : le crépuscule des Dieux ? » Éditions Un Monde Nouveau, à paraître. Les organisations non gouvernementales (ONG) humanitaires représentent, avec les agences des Nations Unies et le mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, la troisième composante de l’aide internationale d’urgence. Elles forment une famille polymorphe et composite dans leurs compétences, leurs cadres juridiques et leurs origines géographiques. La typologie des associations dressée par l’économiste Édith Archambault livre de précieuses clés de lecture sur les différentes modalités de relations qu’entretiennent les associations avec les États des pays dont elles sont issues[1], en particulier sur les logiques en œuvre dans les pays européens et aux États-Unis d’Amérique. On assiste, en France, à une multiplication des sources d’inquiétudes sur les possibilités d’agir des associations, ainsi que sur leur rôle comme actrices de construction sociale et de contre-pouvoir démocratique[2]. Les stratégies déployées à l’égard de SOS Méditerranée traduisent cette dynamique envers une ONG internationale française qui agit aux portes de l’Europe[3]. De la même façon, l’existence même de Greenpeace, créée en 1979, est remise en cause aux États-Unis après un jugement condamnant l’ONG à 345 millions de dollars (292 millions d’euros) de dommages et intérêts pour diffamation, complot, violation de propriété privée et interférence délictuelle dans le conflit qui l’oppose à l’entreprise Energy Transfer, chargée de la construction d’un oléoduc dans le Dakota du Nord[4]. Un parallèle s’impose désormais avec l’évolution de la place des « organisations issues de la société civile » (OSC) en matière de solidarité internationale. Alors que nous approchons du 60e anniversaire du début de la guerre du Biafra, le retrait contraint de Médecins sans frontières (MSF) et d’autres ONG internationales de la bande de Gaza signe la tourmente que traverse le sans-frontiérisme, un mouvement né dans le drame et la famine qui ont, de 1967 à 1970, frappé la province du Nigéria et causé plus de deux millions de morts[5]. Même si la Cour suprême israélienne, sans se prononcer sur le fond, a accordé un sursis à 17 ONG, dont MSF, la durée de cette décision, comme la capacité concrète de permettre à nouveau l’intervention de professionnels internationaux, hypothèquent ce que l’on pourra attendre de ce sursis[6]. Empêcher MSF d’agir, c’est d’abord supprimer un acteur et un témoin majeur de la réponse humanitaire sur un territoire meurtri. C’est également assumer de déboulonner l’une des figures emblématiques de la place prise par les ONG dans la réponse à des urgences majeures. Pour la France, les premiers acteurs s’appelaient alors Bernard Kouchner, Xavier Emmanuelli ou Claude Malhuret, parmi d’autres membres fondateurs. Nous observons quatre stratégies complémentaires menées par États et bailleurs publics qui se déploient, à Gaza comme dans d’autres pays sur des crises moins médiatisées, et qui construisent un risque d’empêchement progressif et contagieux des OSC. La première stratégie est celle de l’effondrement des financements publics. C’est ici l’existence même des organisations opérationnelles sur les terrains d’urgence humanitaire qui est posée. On assiste depuis 2024 à une baisse des financements gouvernementaux des pays jusqu’alors donateurs importants, tels que l’Allemagne, la Grande-Bretagne ou la France. Le budget français de l’aide publique au développement (APD) a ainsi diminué de 38 % entre 2024 et 2026[7]. Cette baisse est présentée comme résultant de la volonté d’augmenter les efforts en matière de défense dans le contexte particulier de la guerre en Ukraine et d’ambiguïté de la protection à attendre de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN). Cette réorientation des financements publics vers les dépenses militaires ne manquera pas de rendre plus aigu encore le déclenchement de la guerre en Iran, initiée le 28 février 2026. Tel est déjà le cas, comme le dit l’alerte émise par l’Organisation des Nations Unies (ONU)[8]. L’extension récente des territoires en conflit survient alors que, début 2025, s’était produit un brusque retrait de la part des États-Unis, contributeur largement prépondérant de l’aide internationale. Par ailleurs, ces restrictions majeures sont survenues sur un système qui se déployait, à plus de 80 % des sommes mises à disposition, vers des crises choisies par les pays donateurs (financements dits « affectés »), dans une logique de compassion à géométrie variable, métissée d’arrière-pensées géostratégiques dans le choix des situations humanitaires prises en considération[9]. Un ciblage délibéré que les ONG disposant de fonds propres, comme c’est le cas pour Action Contre la Faim, MSF ou Médecins du Monde contribuaient à adoucir par la mobilisation des fonds provenant de leurs donateurs individuels. Les dons provenant des États étaient largement majoritaires et émanaient d’un nombre restreint de pays contributeurs. Concernant l’argent public, le financement du système humanitaire international reposait essentiellement, jusqu’à fin 2024, sur les pays développés, membres du Comité d’aide au développement (CAD) et de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Cette dernière se définit comme « une organisation internationale d’études économiques, dont les pays membres — des pays développés pour la plupart — ont en commun un système de gouvernement démocratique et une économie de marché ». Les pays extérieurs au CAD ont contribué en moyenne à 5 % de la somme totale versée par les gouvernements. Cette équation est restée globalement inchangée ces quinze dernières années. Les puissances émergentes (BRICS : Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) apportent des contributions insignifiantes au regard de leur revenu national brut (RNB). Elles s’élevaient ainsi à 1/20e environ de l’APD octroyée par le CAD selon le Conseil russe des affaires internationales[10]. Ainsi, en 2010, la Chine avait contribué à hauteur de 37,6 millions de dollars. Cette participation était alors inférieure à celle du Luxembourg (52 millions de dollars). Ce montant s’élèverait à plusieurs milliards de dollars en 2023. Par ailleurs, 75 % des sommes injectées par la Chine le sont sous forme d’aide bilatérale aux gouvernements concernés par des crises humanitaires, alors même que nombre de crises contemporaines concernent des conflits dits « non-internationaux » qui opposent des troupes gouvernementales à des groupes armés qui remettent en cause les pouvoirs politiques en place dans ces pays[11]. L’Union européenne (UE) dans son ensemble (la Commission et les États
Par Micheletti P.
24 mars 2026
Big oil won’t jump into venezuela for the same reason it won’t jump into renewable energy
🇫🇷 🇬🇧 I. BIG OIL AND RENEWABLE ENERGY Big Oil is owned and controlled by big institutional investor funds. In fact, for each of the five oil majors often referred to as “Big Oil” (ExxonMobil, Chevron, TotalEnergies, Shell, BP), the controlling stock ownership is in no more than 25 of these institutional investors—not always the same funds, but with huge overlap.[1] Most of these funds (and families of funds) declare themselves to be “passive investors,” which means they supposedly don’t actively interfere in the management of the company, and supposedly robotically copy the components of an index they claim to be tracking, such as the S&P 500 (which contains the two US oil majors, ExxonMobil and Chevron, but not the others). S&P stands for Standard & Poor’s, “an American financial intelligence company that [provides] … investable indices, [such as the S&P 500] and credit ratings for companies…”[2] The “500” part of the index refers to the largest 500 US companies, not simply listed in the index, but listed by the total number of outstanding shares multiplied by their current selling price. The jargon for this is their “market capitalization.”[3] The institutional investment funds that “track” this index are set up by banks, such as JP Morgan Chase, or investment companies such as Fidelity, Blackrock, etc. Individuals or pension funds then buy these passive funds with the belief that they are then buying a slice of the entire stock market. The overwhelmingly held popular view, expressed even by major columnists on financial markets, is that the institutional fund managers are almost like stenographers taking down the dictation of the Standard & Poor’s index compilers—the popular view is that they must, based on the funds own prospectus, which is a contractual obligation to their own investors, i.e., the individuals or organizations that buy their fund, replicate their fund with the exact components and in the exact percentages as in the index. This supposedly allows the ordinary investors to buy the whole market “as is,” not as interpreted by a fund manager. So, no matter what the management of one of these 500 companies does that the fund manager thinks is bad for the holders of the fund, the fund manager supposedly can’t sell the stock. This myth simply does not square with reality; the fund managers can and do sometimes sell the shares of the individual companies in the index. The details are described in a meticulously researched, 2024, detailed analysis in the Yale Journal on Regulation, which bills itself as “The Nation’s Top-Ranked Administrative Law and Corporate Law Journal.” According to the article, “Discretionary Investing by ‘Passive’ S&P 500 Funds,” by Peter Molk and Adriana Robertson, “Common language [in the fund’s prospectus] like holding 80 % of assets in S&P 500 companies gives [passive] index funds considerable flexibility in their investment decisions.” [4] This means the tracking fund doesn’t promise, i.e., isn’t legally committed, to replicate 100 % of the S&P 500, only 80 %; they could sell the Big Oil companies (or others) and not be in violation of their contractual commitments. In other words, holders of the fund could not successfully sue the fund for misleading them by selling ExxonMobil or Chevron. On some funds, the managers have even more wiggle room. The same article notes that many funds, including major ones, use sampling to replicate the reference index : “Fidelity’s S&P 500 fund, for instance, states that “the fund may not always hold all of the same securities as the S&P 500® Index’ and that it ‘may use statistical sampling techniques to attempt to replicate the returns of the index”. This means that the fund managers’ legal, contractual, commitment is not to provide a carbon copy of the index, but to use only some of the stocks in the index to attempt to provide at least as much money, in the form of stock appreciation and dividends, as a total carbon copy of the index might provide. These two types of wiggle room (80 % and sampling) are precisely how the various funds from the rival institutions compete with each other by offering rival S&P 500 funds. How much do the holdings vary from the index? According to the article, “…even among the largest S&P 500 funds, holdings differed from the index by a total of between 1.7 % and 7.5 % in the fourth quarter of 2022.” ExxonMobil, weighted by market capitalization on the S&P 500 index constitutes 0.87 % of the index. Chevron constitutes 0.53 %.[5] Together they make up 1.4 % of the index. With these percentages, a fund manager could certainly reduce its holdings in ExxonMobil and Chevron, even sell all of their holdings in them, and still meet the proclaimed requirement of the fund. So, passive or not, the fund manager’s control still remains the implicit ability to sell the stock. They don’t sell if the company serves their purpose—to provide an adequate dividend return and maintain the stock price. The funds will keep holding the stock if they simply get their share of the “free cash flow,” defined by a common source, Investopedia, as “The cash a company generates after accounting for cash outflows to support operations and maintain its capital assets.”[6] The extra money then goes into dividends, special dividends, and stock buybacks. From Big Oil, when the companies overwhelmingly stay in oil, the funds get their money. Here’s an analysis of ExxonMobil from a common source, Investing.com : “… the 3.3 %+ dividend plus buybacks north of $20B per year create an embedded return floor… [ExxonMobil] at current levels and with current data, deserves a clear, data-backed rating : it is a BUY rather than a Hold or a Sell.”[7] This analysis illustrates why Big Oil won’t go into renewable energy in a big way; the controlling funds simply want all of their proportion of the available, extra cash. So, of course, do the hundreds of thousands of small investors, and the smaller institutional investor funds. But if some of the
Par Bell R.
14 mars 2026
Les grandes compagnies pétrolières ne se lanceront pas davantage dans l’exploitation du petrole venezuelien que dans les énergies renouvelables
🇫🇷 🇬🇧 Note de l’Institut : Le présent article de Robert Bell soutient que les grandes compagnies pétrolières (« Big Oil ») ne se tourneront ni massivement vers les énergies renouvelables, ni vers l’exploitation du pétrole vénézuélien, en raison de la structure de leur actionnariat et des incitations financières qui en découlent. Ces entreprises sont principalement contrôlées par de grands investisseurs institutionnels, souvent des fonds dits « passifs », dont l’objectif est de maximiser le rendement financier plutôt que de transformer profondément la stratégie industrielle des firmes. Dans ce contexte, les projets liés aux renouvelables ou à des investissements risqués comme au Venezuela apparaissent moins attractifs que les activités pétrolières traditionnelles, jugées plus rentables à court et moyen terme. L’auteur souligne ainsi que les contraintes financières et la logique de marché limitent fortement la capacité des majors pétrolières à engager une véritable transition énergétique. L’article met en évidence le rôle déterminant des marchés financiers dans l’orientation stratégique des grandes entreprises énergétiques et suggère que la transition vers les énergies bas carbone dépendra difficilement de ces acteurs sans modification des incitations économiques ou des politiques publiques. Retrouvez le texte en version anglaise originale en cliquant ici I. LES GRANDES COMPAGNIES PÉTROLIÈRES ET LES ÉNERGIES RENOUVELABLES Les grandes compagnies pétrolières sont détenues et contrôlées par de grands fonds d’investissement institutionnels. En fait, pour chacune des cinq grandes compagnies pétrolières souvent appelées « Big Oil » (ExxonMobil, Chevron, TotalEnergies, Shell, BP), le contrôle actionnarial est détenu par un maximum de 25 de ces investisseurs institutionnels — qui ne sont pas toujours les mêmes fonds, mais qui se recoupent largement.[1] La plupart de ces fonds (et fonds de fonds) se déclarent « investisseurs passifs », ce qui signifie qu’ils ne s’immiscent pas activement dans la gestion de l’entreprise et qu’ils copient mécaniquement les composants d’un indice qu’ils prétendent suivre, tel que le S&P 500 (qui comprend les deux grandes compagnies pétrolières américaines, ExxonMobil et Chevron, mais pas les autres). S&P signifie Standard & Poor’s, une société américaine d’information financière qui fournit des indices investissables tels que le S&P 500 et des notations de crédit pour les entreprises [2]. La partie « 500 » de l’indice fait référence aux 500 plus grandes entreprises américaines, qui ne sont pas simplement répertoriées dans l’indice, mais classées en fonction du nombre total d’actions en circulation multiplié par leur prix de vente actuel, soit leur « capitalisation boursière ».[3] Les fonds d’investissement institutionnels qui « suivent » cet indice sont créés par des banques, telles que JP Morgan Chase, ou des sociétés d’investissement telles que Fidelity, Blackrock, etc. Les particuliers ou les fonds de pension achètent ensuite ces fonds passifs en pensant qu’ils achètent ainsi une part de l’ensemble du marché boursier. L’opinion largement répandue, exprimée même par d’éminents chroniqueurs des marchés financiers, est que les gestionnaires de fonds institutionnels sont presque comme des sténographes qui retranscrivent les dictées des compilateurs de l’indice Standard & Poor’s. L’opinion populaire est qu’ils doivent, sur la base du prospectus du fonds, qui constitue une obligation contractuelle envers leurs propres investisseurs, c’est-à-dire les particuliers ou les organisations qui achètent leur fonds, reproduire leur fonds avec les mêmes composants et les mêmes pourcentages que dans l’indice. Cela permettrait aux investisseurs ordinaires d’acheter l’ensemble du marché « tel quel », et non tel qu’il est interprété par un gestionnaire de fonds. Ainsi, quelle que soit la décision prise par la direction de l’une de ces 500 entreprises que le gestionnaire de fonds juge néfaste pour les détenteurs du fonds, celui-ci ne peut en principe pas vendre les actions. Ce mythe ne correspond tout simplement pas à la réalité : les gestionnaires de fonds peuvent vendre et vendent parfois les actions des différentes entreprises de l’indice. Les détails sont décrits dans une analyse minutieuse et détaillée publiée en 2024 dans le Yale Journal on Regulation. Selon l’article intitulé « Investissement discrétionnaire par les fonds « passifs » du S&P 500 » de Peter Molk et Adriana Robertson, « les termes courants [utilisés dans le prospectus du fonds], tels que la détention de 80 % des actifs dans des sociétés du S&P 500, confèrent aux fonds indiciels une grande flexibilité dans leurs décisions d’investissement ».[4] Cela signifie que le fonds indiciel ne promet pas, c’est-à-dire qu’il n’est pas légalement tenu, de reproduire 100 % de l’indice S&P 500, mais seulement 80 % ; il pourrait vendre les grandes sociétés pétrolières (ou d’autres) sans enfreindre ses engagements contractuels. En d’autres termes, les détenteurs du fonds ne pourraient pas poursuivre le fonds en justice pour les avoir induits en erreur en vendant ExxonMobil ou Chevron. Pour certains fonds, les gestionnaires disposent d’une marge de manœuvre encore plus grande. Le même article souligne que de nombreux fonds, y compris les plus importants, utilisent l’échantillonnage pour reproduire l’indice de référence : « Le fonds S&P 500 de Fidelity, par exemple, précise que « le fonds ne détient pas toujours tous les titres composant l’indice S&P 500® » et qu’il « peut utiliser des techniques d’échantillonnage statistique pour tenter de reproduire les rendements de l’indice ». Cela signifie que l’engagement légal et contractuel des gestionnaires du fonds n’est pas de fournir une copie conforme de l’indice, mais d’utiliser seulement certaines des actions de l’indice pour tenter de fournir au moins autant d’argent, sous forme d’appréciation des actions et de dividendes, qu’une copie conforme totale de l’indice pourrait fournir. Ces deux types de marge de manœuvre (80 % et échantillonnage) sont précisément ce qui permet aux différents fonds des institutions concurrentes de se faire concurrence en proposant des fonds S&P 500 rivaux. Dans quelle mesure les participations
Par Bell R.
14 mars 2026
Économie circulaire : un nécessaire recadrage ou pourquoi « l’économie circulaire » ne peut plus s’écrire au singulier
I. Introduction Mesure par mesure, le détricotage du Green Deal européen ne semble connaître aucune limite. Plan européen contre les pesticides, loi sur la nature, directive CSRD[1], règlement sur le devoir de vigilance des entreprises : le backlash organisé par la nouvelle majorité conservatrice au Parlement européen s’attaque à l’ambition de tous les volets du Pacte vert pour l’Europe. Néanmoins, l’un d’entre eux semble pour l’heure rester indemne. Cette exception, c’est l’économie circulaire. Depuis une décennie, les initiatives législatives en faveur de l’économie circulaire se multiplient en Europe[2]. La Commission européenne a adopté un volontarisme remarquable, avec un premier plan d’action en 2015, suivi d’un second plan en 2020. L’économie circulaire a été présentée par la Commission comme l’un des principaux piliers du Pacte vert. Si certains textes ont été durement négociés, révélant l’opposition d’acteurs de la filière, l’économie circulaire n’a pas souffert des mêmes reculs observés ailleurs en matière environnementale. Fort d’un soutien transpartisan, le second plan d’action pour l’économie circulaire a été décliné avec succès en une multitude de textes au niveau européen. Ils se sont succédé en l’espace de quelques années à un rythme soutenu : règlement sur les batteries (juillet 2023), directive sur les droits des consommateurs (février 2024), règlement sur l’éco-conception (juillet 2024), directive sur la réparation des biens (juillet 2024), directive sur les émissions industrielles et agricoles (août 2024), règlement restreignant l’exportation de déchets (mai 2024) et règlement sur les déchets d’emballage (février 2025). Cette inflation réglementaire sur l’économie circulaire se retrouve également au sein des États membres. En France, l’économie circulaire se retrouve au cœur d’un nombre croissant d’initiatives législatives[3]. Ainsi, la notion a marqué sa première apparition officielle en 2015 au sein de la « Loi sur la transition énergétique pour la croissance verte ». Le président de la République Emmanuel Macron s’en est également emparé en 2018 à travers le lancement d’une « Feuille de route pour une économie circulaire », qui a ensuite donné naissance à la « Loi anti-gaspillage pour une économie circulaire ». D’autres mesures liées à l’économie circulaire ont également été adoptées au sein de la « Loi Climat-Résilience » en 2021. Alors que le droit environnemental recule sur tous les fronts, l’économie circulaire se retrouve au cœur d’une véritable embolie législative. Comment expliquer un tel succès ? L’économie circulaire est un concept aux origines floues et aux définitions multiples. Si une diversité d’approches semble avoir coexisté durant de nombreuses années, c’est une vision techno-solutionniste qui s’est progressivement imposée dans l’espace public. L’économie circulaire a fait irruption dans le champ médiatique pour la première fois en 2002 à l’occasion de la sortie du livre « Cradle to Cradle, créer et recycler à l’infini »[4]. Ses deux auteurs, le chimiste industriel Michael Braungart et l’architecte William McDonough proposent dans cet essai ce qu’ils décrivent comme un changement économique structurel. Selon eux, l’économie suit un schéma linéaire, résumé par le triptyque « extraction-production-pollution ». Nocif et inefficace, ce modèle doit être remplacé par un nouveau circuit économique circulaire. En son sein, tout déchet devrait devenir une ressource pour un nouveau cycle de production tandis qu’un ensemble d’interventions techniques permettrait de rendre l’économie « 100 % circulaire ». Le concept même de déchet n’aurait alors plus de sens. Par exemple, l’éco-conception permettrait de réparer les produits manufacturés et d’éviter de nombreux déchets. Cette économie « circulaire », fonctionnant grâce à l’apport des énergies renouvelables, propose de résoudre les grands défis écologiques contemporains en mettant fin aux problèmes d’approvisionnement en matières premières, de pollution ou de gestion des déchets. L’économie circulaire pourrait, selon ses soutiens, verdir l’économie et, avec elle, la croissance. Dans une optique similaire, l’Ellen MacArthur Foundation avance que l’économie circulaire permettrait de « s’attaquer au changement climatique et à d’autres défis mondiaux, tels que la perte de biodiversité, les déchets et la pollution, en découplant l’activité économique de la consommation de ressources finies »[5]. En promettant une croissance « propre », l’économie circulaire pourrait réconcilier « peuple, business et environnement ». C’est d’ailleurs en tant que telle que l’économie circulaire a été promue dans les politiques publiques de nombreux pays depuis 20 ans[6]. Alors même que le droit environnemental connaît des reculs généralisés en Europe, comment expliquer la progression fulgurante de l’économie circulaire dans les politiques publiques ? L’économie circulaire est-elle réellement capable de conduire nos économies vers une croissance verte et inclusive ? De toute évidence, la réponse est non. Tout d’abord, d’un point de vue théorique, une économie circulaire ne peut pas exister (section II). D’un point de vue pratique, l’économie circulaire ne rendra pas non plus la croissance « verte » (section III). Pourquoi alors un tel acharnement législatif ? En réalité, l’économie circulaire est un mythe politique participant à la légitimation et à l’expansion de l’économie marchande (section IV). Si l’économie circulaire comme levier d’une croissance verte relève bien de l’imposture, nous conclurons que des mesures de circularité sont nécessaires dans une optique de décroissance matérielle mondiale. Entre économie circulaire impossible, « chrématistique[7] circulaire » bien réelle, et besoin urgent d’ « économies circulaires », cet essai entend explorer l’une des principales illusions économiques de notre temps. II. Économie circulaire : un concept qui ne tourne pas rond ; ou pourquoi une économie circulaire ne peut pas exister En premier lieu, le concept d’économie circulaire est invalidé théoriquement par un siècle de recherches en physique ainsi qu’en économie écologique. 1. L’impossibilité théorique d’une économie circulaire Théoriquement, une économie circulaire ne fait pas sens car toute activité de production obéit à un schéma fondamentalement linéaire. L’utopie d’une économie en cercle fermé satisfait les fantasmes des économistes néoclassiques depuis la seconde moitié du XIXe siècle[8]. Or, elle contredit les lois de la thermodynamique et, plus précisément, le principe d’entropie. Une économie sans extraction ni pollution ne peut pas exister. Toute activité de production implique l’utilisation de matières premières et d’énergie, qui génèrent des déchets. En ce sens, tout processus économique entraîne la transformation et la dégradation de flux de matières et d’énergie. Selon l’économiste Nicholas Georgescu-Roegen, ce schéma linéaire découle des règles de la thermodynamique auxquelles l’économie doit se plier[9]. Le premier principe de la thermodynamique établit que la quantité d’énergie dans un système isolé reste constante.
Par Boutiab A.
5 mars 2026
Arthur Boutiab
5 mars 2026
Représenter la nature en entreprise
Propositions pour une représentation des intérêts de la nature dans la gouvernance des entreprises Ces propositions sont portées par Vivøices et par les associations Notre Affaire à Tous, B Lab France Corporate Regeneration, Earth Law Center, et Mouvess. Elles ont été remises au député Charles Fournier. Elles ont été rédigées par Frantz Gault, Marine Yzquierdo et Paul Montjotin, et relues par Inès-Anaïs Martinet et le cabinet Delsol. Elles bénéficient des soutiens de Thomas Breuzard, Antoine Cadi, Christian Andreo, Jérôme Giusti, Guillaume Wahl, Dorothée Browaeys. I. Introduction L’avènement de l’Anthropocène révèle l’impasse à laquelle conduisent notre système économique et ses fondements philosophiques. En accordant un primat aux seuls intérêts des humains et en particulier à leurs intérêts matériels, cette philosophie a en effet eu pour conséquence de réduire la nature à une chose, à une ressource, à une marchandise pouvant être consommée à l’infini. Si la responsabilité de l’économie, de l’entreprise et de la finance est régulièrement pointée du doigt, c’est en réalité l’intégralité de nos référentiels qui sont en cause, puisque nos cadres juridiques, axiologiques et politiques ont institutionnalisé cette philosophie depuis plusieurs siècles. Autant de cadres qui ont ouvert la voie à une exploitation exacerbée de la nature et qui amènent désormais notre civilisation à mettre en péril son propre avenir. Face à ces défis, les sciences sociales ont ouvert la voie à d’autres manières de penser le monde. L’anthropologie en particulier, comme celle de Philippe Descola, a permis de révéler l’existence de cultures où humains et non-humains sont estimés sur un pied d’égalité. C’est précisément cette autre façon de faire monde (avec la nature) que s’efforcent de bâtir des philosophes tels que Holmes Rolston, des juristes tels que Christopher Stone, des sociologues tels que Bruno Latour ou des politistes tels que Robyn Eckersley, chacun contribuant à un projet consistant à revaloriser le statut des entités naturelles en leur redonnant une valeur, une voix et des droits. Pourtant, ces nouvelles perspectives présentent un angle mort : l’entreprise. Comment fonctionnerait en effet une économie qui ne pourrait plus consommer une nature marchandisée ? Comment opérerait une entreprise si les fleuves, les forêts et les montagnes étaient dotés de droits ? Ou si les abeilles et les mammifères étaient considérés comme des travailleurs ? Face à ces questions, force est de constater le déficit de propositions dans le débat public. C’est néanmoins la tâche à laquelle s’attelle ce dossier car la question écologique est indissociable de celle du travail et de ses conséquences sur les équilibres de notre planète. Dans ce contexte, l’entreprise, en tant que forme sociale d’organisation de la production, doit donc être repensée pour mieux intégrer les contraintes écologiques avec lesquelles notre civilisation devra composer si elle entend se donner un avenir. Depuis une vingtaine d’années, diverses législations enjoignent d’ailleurs aux entreprises de prendre en considération leurs parties prenantes ou de tenir compte des enjeux environnementaux. Parallèlement, les grandes sociétés font l’objet d’une défiance croissante, comme en témoigne le développement de nouvelles formes d’activisme dans les universités, dans les tribunaux ou dans les assemblées générales d’actionnaires. Ces exigences nouvelles restent cependant impuissantes face à l’hubris des acteurs de l’économie, celui des actionnaires comme des consommateurs. En 2025, la nature reste par conséquent considérée dans les mêmes termes que ceux formulés en 1831 par Jean-Baptiste Say dans son Catéchisme d’économie politique : elle reste un « magasin fournissant des services et des matières gratuites ». La Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) souligne pourtant, parmi d’autres éminentes institutions, que la préservation du vivant passera nécessairement par la prise en compte des différentes valeurs de la nature, par-delà sa seule valeur utilitariste ou marchande[1]. C’est dans ce double contexte d’épuisement du capitalisme libéral et des référentiels hérités de la Modernité occidentale, qu’émerge une réflexion nouvelle autour de la gouvernance des entreprises. C’est précisément l’exercice auquel se sont récemment prêtées des entreprises ayant pris les devants pour mieux valoriser et représenter la nature au sein de leur gouvernance. Parmi les initiatives les plus remarquables figurent notamment celle de Patagonia (2022), avec la cession de 98 % du capital de la société à une fondation ayant pour mission de protéger la nature ; celle de Faith in Nature (2022), avec la nomination d’un représentant de la nature au conseil d’administration de la société ; ou encore celle de Norsys (2024), avec la cession de 10 % du capital à une fondation représentant la nature au sein de son conseil d’administration, cette fois avec un droit de veto. Ces initiatives, que ce dossier entend mettre à l’honneur, esquissent un horizon nouveau : celui d’une gouvernance écologique repositionnant l’entreprise comme un commun encastré dans les limites écologiques de notre planète. Afin d’éviter que ces nouveaux modèles de gouvernance ne se réduisent à des changements cosmétiques, il est indispensable d’instaurer un cadre garantissant que les enjeux environnementaux soient représentés avec sérieux, qu’ils soient pleinement intégrés dans les stratégies et dans le reporting des entreprises. C’est précisément l’ambition à laquelle cette note souhaite contribuer, afin de prévenir les risques de greenwashing et d’assurer que la représentation de la nature s’accompagne d’une exigence de responsabilité environnementale effective. II. L’entreprise, une institution en cours de redéfinition Depuis 1804, le Code civil définit la société comme une entité constituée dans l’intérêt de ses associés. Malgré l’existence de contre-pouvoirs historiques – syndicats, juges et législateurs au premier chef –, ce primat de l’actionnariat s’est vu conforté au XXe siècle, en particulier avec le succès du néo-libéralisme anglo-saxon au tournant des années 1970. Depuis, la puissance publique a tenté d’infléchir cette tendance, en vue de mieux reconnaître les intérêts d’autres parties prenantes de l’entreprise. De la reconnaissance du rôle des salariés par les lois Auroux de 1982 jusqu’à la loi Pacte de 2019, en passant par quelques jurisprudences audacieuses, c’est ainsi l’intérêt social de l’entreprise – entendu comme englobant sa pérennité, ses salariés et ses parties prenantes – qui a été revalorisé. Cette évolution a abouti à une modification du Code civil, qui prévoit désormais que la société doit également être gérée en prenant en
Par Montjotin P., Gault F., Yzquierdo M.
24 février 2026
Frantz Gault
24 février 2026
Marine Yzquierdo
24 février 2026
Les États-Unis « hors-la-loi » et « hors-le-climat »
La politique extérieure des États-Unis désormais menée par la seconde présidence de Donald Trump représente la plus importante menace de déstabilisation de l’ordre international depuis la création de l’Organisation des Nations unies (ONU), en 1945 sur les cendres du dernier conflit mondial et ses millions de morts. En particulier, elle en sape la fondation jusqu’ici la plus structurante et pérenne, le droit international, qui oblige les États tout en régulant leurs interactions et éventuels conflits. À cet égard, les principes fondamentaux consacrés notamment par la Charte de l’ONU (en particulier le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, principe de non-intervention dans les affaires intérieures, égalité souveraine entre États, droit à la légitime défense proportionnée) ont été méticuleusement piétinés depuis la seconde investiture du président états-unien en janvier 2025. Première nouveauté réelle : la première puissance militaire et économique mondiale double de telles actions manifestement illégales d’une communication publique assumant avec morgue que prédomine l’intérêt national, à savoir états-unien. C’est en ce sens (au nom d’une lutte contre le narcotrafic) par exemple qu’ont été justifiées par l’administration Trump II depuis septembre 2025 les frappes médiatisées de navires de narco-trafiquants présumés dans les Caraïbes et le Pacifique ainsi que rien de moins que l’enlèvement d’un chef d’État en exercice, Nicolas Maduro au Venezuela, le 3 janvier dernier, au mépris complet de la souveraineté territoriale et politique des États concernés. De même, paroxysme d’une telle désinhibition publique de la politique étrangère des États-Unis, la volonté assumée d’annexion ou d’acquisition du Canada, État souverain, mais aussi du Groenland, État associé au Danemark, Donald Trump ayant annoncé le 11 janvier dernier son souhait d’obtenir de ce dernier un « titre de propriété ». Ce alors même que depuis des accords de 1979 complétés en 2009 entre les gouvernements du Groenland et du Danemark, le peuple groenlandais s’est vu reconnaître son droit à l’autodétermination. Deuxième nouveauté, les États-Unis assument de menacer l’existence de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) – et par là même certains de leurs alliés les plus proches. Ce traité jusqu’ici constituait une des pièces maîtresses de la sécurité américaine, en particulier sur le continent européen (notamment pour mettre fin aux troubles dans les Balkans – Bosnie, Serbie, Kosovo – et constituer un rempart face à la Russie) mais aussi au-delà (avec par exemple l’intervention en Afghanistan en 2001 ou encore en mer Rouge dès 2009 contre la piraterie). En effet, si le président Trump avait jugé dès 2017 l’OTAN « obsolète » et sollicité un « partage du fardeau » par l’augmentation des dépenses militaires des autres États membres, les menaces d’annexion du Groenland touchent au cœur du Traité de l’Atlantique Nord lui-même, qui a pour but de garantir notamment l’intégrité territoriale de ses États-parties (article 4) et un principe de défense collective en cas d’attaque armée (article 5) contre leur territoire, incluant de facto le Groenland (article 6 : « contre les îles placées sous la juridiction de l’une des parties dans la région de l’Atlantique Nord au nord du Tropique du Cancer »). Au-delà, il s’agit d’un acte d’hostilité inédit contre un des États membres de l’Union européenne (UE), voire contre l’UE elle-même, puisque selon l’article 42 § 7 du Traité sur l’UE (dite « clause de défense mutuelle »), les États membres de l’UE doivent apporter aide et assistance à tout autre État membre faisant l’objet d’une agression armée sur son territoire. Troisième nouveauté : une volonté renforcée de court-circuiter les institutions de l’ONU et son Conseil de sécurité par la promotion dès janvier d’un Conseil de la paix, dont la charte prévoit une nouvelle organisation internationale dont les compétences empiètent sur celles du Conseil de sécurité et de l’Assemblée générale de l’ONU (son article 1 précise que celui-ci a pour but d’« assurer une paix solide dans les régions affectées ou menacées par un conflit », qui fait écho à l’article 39 de la Charte des Nations Unies « existence d’une menace contre la paix (…) rupture de la paix ou (…) acte d’agression »). Le fonctionnement de ce Conseil de la paix est encore plus éloquent. Il ne consacrerait rien de moins que le rôle structurant de M. Donald Trump ès qualité, ce de manière nominative et indépendamment de ses fonctions de président des États-Unis d’Amérique. Certes, de telles actions ne sont pas étrangères à l’histoire contemporaine et très récente des États-Unis, qui ont toujours exercé des formes d’ingérence sur le continent américain (Doctrine Monroe, politique du Big Stick sur le continent américain au début du XXe siècle, opérations militaires à Cuba en 1961, Panama en 1981, la Grenade en 1983) mais aussi au-delà (les guerres d’Irak et d’Afghanistan dans les années 2000 sont ainsi un lointain écho des guerres barbaresques du XIXe siècle menées en Méditerranée) ainsi que mené des politiques d’acquisition de territoires (que ce soit pour assurer sa continuité territoriale par la Louisiane en 1803 à la France mais aussi pour s’étendre au-delà, tel par l’Alaska en 1819, les Philippines en 1898 ou les achats d’îles telles les Îles Vierges en 1917 au Danemark). De même, les États-Unis n’ont jamais hésité à mener des opérations extérieures hors de tout mandat de l’ONU, que ce soit seuls ou par des coalitions ad-hoc hors OTAN (guerre d’Irak en 2003) quand le Conseil de sécurité de l’ONU ou une partie de leurs alliés de l’OTAN ne soutiennent pas leurs initiatives. Enfin, le Conseil de la paix promu par l’actuelle administration Trump, au-delà de l’anomalie juridique liée au rôle central d’un seul homme hors de tout mandat politique, renvoie aussi à la tendance historique d’isolationnisme états-unienne dont un des avatars fut en 1919 le rejet de l’adhésion à la Société des Nations – dont ils étaient initialement signataires du traité fondateur – ainsi qu’à l’appui par les États-Unis dès 1974 de la diplomatie de club, informelle et entre grandes puissances, par le G5 (devenu ultérieurement G8, puis redevenu G7 depuis l’exclusion de la Russie en 2007) ainsi que le G20 dès 1999. Les déterminants de la politique étrangère actuelle des États-Unis assument de s’inscrire dans cette même histoire : garantie de la sécurité
5 février 2026
Emilie Lory
26 janvier 2026
Nutri-Score : ce que la victoire des lobbies agro-alimentaires révèle sur le lobbying
Dans le cadre des discussions budgétaires, l’Assemblée nationale a rejeté l’obligation d’afficher le Nutri-Score sur les emballages alimentaires. La mesure avait pourtant été adoptée en première lecture début novembre, puis de nouveau en commission en deuxième lecture, avant d’être finalement rejetée en séance publique. Une volte-face à trois voix près, qui illustre la capacité d’influence du secteur agroalimentaire et nous éclaire sur les tactiques et techniques du lobbying industriel contemporain. Rétrospective et analyse : Ce renversement spectaculaire s’inscrit dans une histoire plus longue, où l’opposition au Nutri-Score s’est progressivement structurée, patiemment outillée, jusqu’à devenir l’un des fronts les plus emblématiques du lobbying industriel contemporain. Depuis son lancement en 2017, le Nutri-Score – pensé comme une boussole nutritionnelle simple et lisible[1] – cristallise en effet des tensions profondes. Les appels croissants à rendre l’étiquetage obligatoire ont servi de catalyseur à une mobilisation de grande ampleur[2] portée par les grands groupes internationaux (Ferrero, Lactalis, Coca-Cola, Mars, Mondelez, ou encore Unilever à titre d’exemple) et rythmée par des épisodes de retrait, comme celui de Danone après la révision du score en 2023. Le Nutri-Score concentre ainsi ce que beaucoup d’industriels préfèrent laisser dans l’ombre : les arbitrages nutritionnels au cœur de leurs modèles économiques, révélés par un simple signal coloré. Pour comprendre l’ampleur de cette opposition, il faut observer les organisations qui la structurent et la rendent opératoire. Deux acteurs dominent le paysage : l’Association nationale des industries alimentaires (ANIA) et l’Alliance 7. La première, véritable colonne vertébrale de l’agroalimentaire français, fédère 32 syndicats, 17 associations régionales, 17 000 entreprises et près de 430 000 emplois. La seconde regroupe sept fédérations spécialisées, représentant environ 90 % des biscuits, confiseries et chocolats produits en France. Leur présence régulière auprès des ministères, des cabinets parlementaires, des comités stratégiques ou du Conseil national de l’alimentation témoigne d’une stratégie d’influence qui repose moins sur les coups d’éclat que sur une continuité : une occupation méthodique et durable des lieux où se façonnent les arbitrages publics. Dans la panoplie de stratégies déployées contre le Nutri-Score depuis bientôt une décennie, l’argument juridique occupe une place centrale. Dès 2017, l’ANIA a soutenu qu’un étiquetage obligatoire entrerait en contradiction avec le droit européen, une lecture rapidement relayée par le gouvernement qui lui a donné un poids institutionnel[3]. Cette manière d’aborder le sujet transforme une question de santé publique en question de conformité réglementaire, déplaçant le débat vers un terrain où la technicité juridique prend le pas sur l’enjeu sanitaire. C’est l’une des tactiques d’influence les mieux rodées, consistant à réorienter la discussion vers un domaine où l’expertise industrielle est plus aisément mobilisable et où les arbitrages deviennent moins lisibles pour le public. Ce registre juridique n’est d’ailleurs pas propre au Nutri-Score. Il est mobilisé de manière similaire sur d’autres dossiers, comme l’étiquetage obligatoire des origines ou l’interdiction d’importer des produits contenant des substances interdites en France. Dans le cas de l’étiquetage des origines, le Conseil d’État a validé en mars 2021 le recours de Lactalis (CE, n°413033), tout en soulignant la responsabilité du gouvernement, qui n’a pas répondu à la question centrale des « liens avérés » entre origine et caractéristiques des produits. Le rapporteur public indiquait pourtant que le simple rappel des différences de réglementations sanitaires entre l’Union européenne et les pays tiers aurait suffi à justifier une obligation minimale d’information. Le gouvernement a donc choisi de ne pas mobiliser des arguments disponibles, contribuant à l’échec de sa propre expérimentation. À la même époque, l’Alliance 7 opte pour une autre stratégie en recommandant pour sa part l’adoption d’un système alternatif, le Nutri-Couleurs, dont l’architecture s’avérait nettement plus favorable aux produits qu’elle représente. Ce choix, présenté comme une simple variante d’information, a été immédiatement interprété par les scientifiques comme une tentative de neutraliser l’impact du Nutri-Score[4],[5]. Il illustre une autre facette de la stratégie déployée : agir non seulement sur les leviers juridiques ou réglementaires, mais aussi sur les représentations, en introduisant des signes concurrents destinés à brouiller la lecture du consommateur. La dispute autour de l’étiquetage nutritionnel se joue ainsi autant dans l’espace technique que dans l’espace symbolique, là où s’élaborent les cadres cognitifs qui orientent les perceptions et influencent les choix alimentaires. Cette mobilisation, longtemps conduite dans les couloirs administratifs et les espaces techniques de la décision publique, a fini par trouver un terrain d’expression plus visible : celui des arènes parlementaires. En 2025, dans le cadre des discussions budgétaires, l’Assemblée nationale adopte une mesure rendant de facto obligatoire l’affichage du Nutri-Score, traduisant dans la loi un mouvement que les acteurs de santé publique défendaient depuis plusieurs années. Le débat change alors d’échelle. Lorsque le texte arrive au Sénat, la controverse cesse de se limiter aux arguments techniques ou juridiques qui dominaient jusque-là ; elle entre dans un registre plus symbolique, où s’entremêlent représentations culturelles et imaginaires politiques. Plusieurs sénateurs reprennent des arguments qualifiés par les nutritionnistes de gastro-populistes[6]. Ils convoquent notamment la figure rassurante du fromage, de la charcuterie et du terroir, mobilisée alors comme rempart identitaire face à un étiquetage perçu non plus comme un simple outil d’information, mais comme une menace culturelle et économique. Ce registre, très éloigné de la réalité des produits concernés, sert alors de véhicule à une stratégie défensive : en s’abritant derrière le récit de la tradition, il permet de reconduire, presque à couvert, des positions alignées sur les intérêts des grands industriels. Ce récit a été largement repris par une partie des médias, souvent sans vérification, alors même que les données disponibles l’invalident largement. L’étude Santé publique France-Kantar de 2024[7] montre par exemple que la perception du Nutri-Score dépend du produit : un même score n’est pas interprété de la même manière selon la catégorie alimentaire. Le Nutri-Score est surtout utilisé pour comparer des produits similaires ou lors de l’achat de nouveaux produits. Aucun effet de baisse des achats de fromages Appellation d’origine protégée (AOP) n’est observé. La scène politique rend ici visible un jeu de miroirs où les arguments symboliques répondent aux intérêts économiques. Le récit de la tradition gastronomique — celui des fromages
Par Allouche J.
12 janvier 2026
Jordan Allouche
11 janvier 2026
Relancer l’offensive climatique européenne : utiliser l’Industrial Accelerator Act et le Clean Corporate Fleets pour développer des obligations ciblées sur la demande
À partir du 16 décembre 2025 avec le règlement Clean Corporate Fleets (CCF), puis du 28 janvier 2026 avec l’Industrial Accelerator Act (IAA), la Commission européenne déterminera si l’Union choisit la percée ou le reflux en matière de politiques climatiques : soit consolider une architecture climatique socialement soutenable et industriellement robuste, soit ouvrir la voie au backlash fossile en affaiblissant les normes adoptées ces dernières années. La clef de la percée consiste à compléter les normes appliquées à la production et le signal-prix homogène du marché carbone par des obligations ciblées sur la demande, concentrées là où les surcoûts sont absorbables et où les capacités de structuration industrielle sont maximales. Nous les appellerons politiques d’absorption. Constats et recommandations clés 1. Faire des flottes professionnelles le moteur d’une transition juste (règlement Clean Corporate Fleets – CCF) Les véhicules des entreprises et administrations représentent une part limitée du parc, mais une part déterminante des immatriculations et des émissions. Leur conversion accélérée vers le zéro-émission permet d’absorber le surcoût initial là où il est supportable, de sécuriser les investissements engagés pour respecter les normes CO₂ (CAFE[1] et poids lourds[2]), d’alimenter un marché d’occasion électrique, et de réduire fortement la demande en carburants fossiles, allégeant la pression sur l’ETS-2[3] pour les ménages. Le Paquet automobile du 16 décembre 2025 doit ainsi : imposer des obligations zéro-émission et Made in EU ambitieuses sur les flottes professionnelles ; préserver l’intégrité des normes CO₂ voitures et poids lourds, indispensables à la visibilité industrielle et crédibilité politique de l’Union. 2. Relancer la sidérurgie par un marché pilote acier near-zero (IAA) La décarbonation profonde de l’acier primaire (~8 % des émissions mondiales de CO2) repose sur le DRI-hydrogène (DRI-H2), plus coûteux à produire mais dont l’impact sur le prix d’une voiture est d’environ 1 %. Ainsi, dans le Paquet automobile et l’IAA, porter les dispositions suivantes : Rejeter les supercrédits CAFE[4], qui affaibliraient les normes automobiles sans suffire à structurer une production européenne d’acier primaire bas-carbone ; Créer un marché pilote imposant des quotas croissants d’acier near-zero (DRI-H₂) dans les véhicules vendus dans l’Union européenne (UE) à partir de 2029–2030 ; Intégrer des clauses de réciprocité robustes : valeur carbone par défaut sur les importations ; exemption des véhicules exportés. 3. Débloquer la décarbonation des engrais et protéger les agriculteurs par un marché pilote à l’aval Les engrais azotés (≈5 % des émissions mondiales en intégrant l’usage) constituent un nœud climatique et social. Le couple ETS / CBAM[5], appliqué seul, pénalise les agriculteurs sans créer les conditions d’investissement dans des technologies bas-carbone. L’IAA est une opportunité unique de sortir de cette impasse sociale et écologique : Créer un marché pilote engrais bas-carbone pour l’alimentation animale, reposant sur les grands industriels et ciblant plus de la moitié des volumes d’engrais avec un impact inférieur à 2.5 % sur le prix du produit final ; Le doter de deux compartiments indépendants : contenu carbone des engrais à la fabrication et usage d’inhibiteurs réduisant les émissions de N2O à l’usage ; Compenser les agriculteurs pour le prix du carbone sur les engrais (désormais possible sans casser le signal à la décarbonation grâce au marché pilote à l’aval). 4. Étendre les politiques d’absorption à d’autres secteurs (IAA) L’acier et les engrais offrent ici chacun un cas d’école pour concevoir des marchés pilotes industriels bas-carbone. Cette grille de lecture et d’action doit être remobilisée pour déployer mutatis mutandis les politiques d’absorption sur d’autres secteurs émetteurs majeurs, en particulier ciment, aluminium, et plastiques. I. 16 décembre : l’Europe arrive sur le champ de bataille Le 16 décembre 2025 puis le 28 janvier 2026, la Commission européenne ne publiera pas simplement une série de textes techniques supplémentaires. Elle arbitrera un choix stratégique : donner une véritable dimension sociale et industrielle aux politiques climatiques de l’Union, ou donner corps au backlash politique en reculant de manière désordonnée sur des normes écologiques critiques non seulement pour le climat, mais aussi pour la prospérité à moyen et long terme de l’Union. Ce choix tient largement à un déplacement de la focale régulatoire : soit l’Europe continue de s’en remettre principalement à des signaux-prix moyens et à des normes amont sur l’offre pour porter son ambition écologique, soit elle assume de faire porter une partie décisive de l’effort sur des obligations ciblées à l’aval, là où les surcoûts sont socialement absorbables et où l’on peut piloter les effets sur l’activité et les emplois industriels de l’Union. C’est le dénominateur commun entre deux chantiers que la Commission va mettre sur la table : Le 16 décembre 2025 avec le règlement Clean Corporate Fleets (CCF), qui doit encadrer le verdissement des flottes professionnelles et agir directement sur la demande de véhicules zéro-émission. Les révisions des règlements dits CO2 voitures (normes CAFE1) et CO2 poids-lourds2 y sont directement liées (ou plutôt, dans cette note : l’appel à ne pas toucher à ces règlements adoptés il y a moins de trois ans) ; Le 28 janvier 2026 avec l’Industrial Accelerator Act (IAA), qui ouvre la possibilité de créer de véritables marchés pilotes pour des matériaux bas-carbone, en particulier l’acier et les engrais. Là encore, l’enjeu n’est pas de raffiner marginalement un signal-prix, mais de structurer une demande garantie pour des produits industriels décarbonés, afin de faire basculer des chaînes de valeur entières. À travers ces textes, l’Union dispose d’une opportunité unique : faire converger un agenda social légitime (ne pas faire peser la transition sur les seuls ménages exposés), un agenda industriel offensif (sécuriser des investissements et des emplois en Europe) et un agenda climatique crédible (tenue des trajectoires 2030–2040). La thèse de cette note est la suivante : en organisant des obligations ciblées sur la demande d’acteur privés – via le règlement Clean Corporate Fleets, et via des marchés pilotes ambitieux dans l’Industrial Accelerator Act –, les institutions européennes peuvent rendre la transition pleinement désirable pour les citoyens, en même temps qu’elles renforcent la résilience de la base industrielle européenne. Les politiques climatiques constituent un champ de bataille permanent. Nous faisons face à une contre-offensive des intérêts fossiles, qui exploitent les failles sociales et industrielles des réglementations existantes. Soit l’Union recule en étirant et affaiblissant progressivement ses normes, soit elle relance l’offensive en
Par Pujau S.
15 décembre 2025
Simon Pujau
15 décembre 2025
Un petit bilan d’une COP 30 pas totalement négative par Gaël Giraud
La plupart des médias dressent un bilan catastrophique de la trentième édition de la COP, qui eut lieu, cette année, à Belém, au Brésil, située à la fois aux portes de la forêt amazonienne et au bord de l’océan. À y regarder de plus près, cependant, le tableau est moins sombre qu’il n’y paraît. Non seulement parce que l’atmosphère des échanges, en zones verte et bleue, fut extrêmement vivifiée par la présence de représentants des populations autochtones d’Amazonie et par une allégresse toute brésilienne, mais encore parce que de réelles avancées ont été obtenues. Des déplacements des rapports de force ont aussi été enregistrés. C’est sur ces points que je vais insister dans ce qui suit, avant d’aborder l’échec des négociations sur la sortie des hydrocarbures fossiles. 1. Droits des peuples autochtones Belém, première COP en Amazonie, ne pouvait pas ignorer les peuples autochtones. Patricia Gualinga, porte-parole du peuple Sarayaku (connu pour sa lutte, en Équateur, depuis de nombreuses années, contre la destruction de la forêt par les industries extractives) s’est faite entendre avec force, notamment sur l’enjeu décisif de la reconnaissance des droits fonciers des peuples d’Amazonie : certaines entreprises extractives se prévalent que des pans entiers du territoire amazonien sont aujourd’hui sans « propriétaire » formel alors que des peuples autochtones y vivent depuis des siècles. Ces derniers revendiquent par conséquent d’être enfin reconnus comme propriétaires légitimes de ces terres. Plusieurs acquis importants ont ainsi été obtenus dans ce sens. Tout d’abord, sur le plan normatif, les textes (Belém Package, National adaptation plans, etc.) font une place explicite à la reconnaissance des droits fonciers autochtones et au rôle décisif des savoirs traditionnels dans l’adaptation. Une mention plus nette des peuples autochtones est désormais inscrite dans les plans nationaux d’adaptation. Certaines organisations autochtones brésiliennes (l’APIB[1] notamment) parlent d’« avancées historiques » sur la reconnaissance des droits des peuples autochtones et sur certains engagements financiers, tout en rappelant, à juste titre, que sans basculement massif des flux financiers « bruns » vers la protection des territoires, ces promesses restent fragiles. Du côté financier, en effet, des engagements financiers nouveaux ont été obtenus : environ 1,8 milliard de dollars pour les droits fonciers des peuples autochtones et afro-descendants (Forest and Land Tenure Pledge) ainsi que des promesses additionnelles s’élevant à 2,5 milliards de dollars pour le bassin du Congo. Cette initiative, baptisée « Belem Call for the Forests of the Congo Basin », était portée par la France et plusieurs pays européens. Ces sommes restent symboliques mais ces engagements permettent de faire entrer la reconnaissance des droits des peuples autochtones dans les négociations des prochaines COPs. La création de la Tropical Forests Forever Facility (TFFF), sur laquelle je reviendrai, a permis la reconnaissance d’un principe clé : au moins 20 % des flux dédiés aux forêts tropicales doivent aller directement aux peuples autochtones et aux communautés locales. C’était aussi une revendication forte de Patricia Gualinga, qui a fait valoir, avec raison, que l’on ne cesse de brasser des centaines de milliards dans les négociations internationales alors que ceux qui vivent dans la forêt (la protègent et sont les premières victimes de sa destruction comme du réchauffement) ne perçoivent aucune aide. 2. Convergence avec les luttes féministes De manière très intéressante, et peut-être pour la première fois, les revendications des peuples autochtones ont convergé avec le front de lutte féministe. Sur ce terrain également, un saut qualitatif a été obtenu, même si sa traduction concrète reste à construire. En effet, le Belém Gender Action Plan (GAP) 2025–2034, va beaucoup plus loin que les textes précédents puisqu’il intègre explicitement le travail du soin (care), de la santé des femmes et des violences faites aux femmes avec la reconnaissance des femmes afro-descendantes et des femmes défenseures de l’environnement comme actrices centrales des politiques climatiques. De façon révélatrice, le Belém Action Mechanism commence à articuler dans un même cadre les droits humains, les droits du travail, l’égalité de genre, les savoirs autochtones et la justice intergénérationnelle. Nous n’en sommes pas (encore) à une « charte écoféministe » explicite, mais la COP30 marque une convergence : la justice climatique est de plus en plus clairement formulée dans les catégories issues des luttes féministes. Cela rejoint l’intuition formulée dès 2015 par l’encyclique Laudato Si’ du Pape François (§ 123) où le désastre écologique était mis sur le même plan que les violences faites aux enfants et aux personnes âgées et, dans l’interprétation qu’en a fournie le Pape lui-même lors d’une audience le 3 septembre 2020, les violences faites aux femmes. 3. Triplement de l’aide à l’adaptation La multiplication et l’ aggravation des événements climatiques extrêmes rend décisive la question des efforts d’adaptation (au Sud en premier lieu mais, désormais, également au Nord). Or la confirmation du triplement de l’aide financière à l’adaptation est l’un des rares chiffres politiques clairs de Belém. La décision Mutirão / Belém Package “appelle” à tripler le financement de l’adaptation d’ici 2035, la faisant passer d’environ 40 milliard de dollars (le montant fixé à Glasgow) à 120 milliard de dollars par an, et à porter le total du financement climat sur une trajectoire visant 1.300 Mds de dollars par an à la même date. C’est un signal politique important qui prolonge et poursuit l’effort lancé à la COP26 de Glasgow, maintient une certaine pression sur les pays riches pour qu’ils ne relâchent pas leurs efforts financiers et ancre dans la soft law l’idée que l’adaptation n’est plus un sous-chapitre de la lutte climatique mais un sujet prioritaire. Reste que le texte adopté est truffé de formulations au conditionnel et d’imprécisions. En particulier, il ne contient pas de ventilation claire au sujet de la question délicate de savoir “qui paie quoi”. C’était l’un des nœuds gordiens de la discussion : la COP29 avait en effet achoppé sur la question de savoir si seuls les pays du Nord étaient invités à mettre la main au portefeuille ; la décision a été prise d’ouvrir la possibilité au « Sud » (entendre : la Chine) de contribuer également — et c’est ce qui a permis d’obtenir un accord. Toutefois, de nombreux pays espéraient pouvoir obtenir un horizon plus proche (2030) : l’horizon du triplement est repoussé à 2035 alors que les besoins sont massifs dès maintenant. Les ONG de lutte pour
Par Giraud G.
13 décembre 2025
Shein au BHV : symptôme dramatique de la crise de la filière textile
Résumé exécutif : La présence de Shein au BHV symbolise la dérive d’un modèle économique et industriel devenu écologiquement insoutenable. La filière textile, responsable de près de 10 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, illustre l’échec d’une économie du jetable qui mine à la fois l’environnement, l’emploi et la souveraineté industrielle. Cette note de l’Institut Rousseau propose des mesures concrètes pour refonder la filière autour de principes de durabilité, de justice sociale et de relocalisation des activités de tri, de réparation et de recyclage. L’Institut Rousseau, par la voix de son directeur Nicolas Dufrêne, a ainsi pu porter sa préoccupation lors des rencontres de la mode responsable (https://rencontresmoderesponsable.fr/), organisées notamment par Victoire Satto, créatrice de The good goods, à Bordeaux le 9 octobre 2025. Données clés : 10 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre proviennent du textile. 800 000 tonnes de vêtements mis en marché chaque année en France. 1,7 million de tonnes de déchets textiles produits chaque année. Moins de 30 % collectés, 110 000 tonnes recyclées. Objectif : 30 000 emplois créés dans le tri et le recyclage d’ici 2030. Voir Shein s’installer au BHV n’est pas un simple événement commercial : c’est le symbole d’une tragédie environnementale, sociale et industrielle. Cette tragédie dépasse une marque : elle incarne la faillite d’un modèle économique qui dévore ses propres bases matérielles, épuisant les ressources, les travailleurs et la planète. La filière textile concentre à elle seule près de 10 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre — davantage que le transport aérien et maritime réunis. En France, 800 000 tonnes de vêtements sont mises sur le marché chaque année, à des prix en baisse constante : –30 % en vingt ans. Dans le même temps, ces vêtements sont portés deux fois moins longtemps qu’auparavant. Résultat : 1,7 million de tonnes de déchets textiles générés chaque année, dont à peine 30 % sont collectés et 110 000 tonnes réellement recyclées. Ces chiffres racontent une crise systémique : explosion des volumes, saturation des débouchés, complexité des matières et effondrement du réemploi. Derrière Shein, Temu, ou même certaines enseignes françaises, se joue une course à la production infinie — 7 200 nouveaux modèles par jour pour Shein — qui transforme les vêtements en produits jetables et la mode en industrie extractive. Depuis 2020, la France a pourtant ouvert la voie avec la loi AGEC (Anti-gaspillage et économie circulaire) puis la loi Climat et Résilience en 2021. Ces textes ont introduit des avancées notables : l’interdiction de destruction des invendus, la modulation des éco-contributions selon les performances environnementales, la création d’un fonds réparation, l’affichage environnemental des produits. L’idée était simple : intégrer dans le prix des biens une partie, qui aurait dû être croissante, de leur coût écologique réel, et accompagner les dispositifs de réemploi. Mais l’application demeure partielle. La transparence reste lacunaire, les contrôles rares, les contournements nombreux. Aucune évaluation claire n’a encore mesuré la destruction réellement évitée depuis 2022. Les freins sont multiples : Techniques, avec des filières de tri trop peu soutenues donc pas assez efficaces et des textiles souvent irréparables car composés de mélanges complexes ; Économiques, car les coûts de collecte (près de 300 €/tonne) dépassent largement les financements actuels (192 €/tonne en 2025, 228 € prévus en 2026) ; Institutionnels, car la puissance publique se montre trop frileuse à imposer des objectifs plus contraignants aux éco-organismes. Dans ce contexte, le constat est clair : le signal-prix écologique reste trop faible. On ne corrige pas un modèle industriel qui génère 800 000 tonnes de déchets annuels avec un malus plafonné à 20 % sur des t-shirts vendus 4 €. La crise de la mode n’est pas isolée. Elle reflète un effet d’entraînement économique délétère : dans un contexte d’austérité, la qualité et la durabilité régressent. Moins de bio dans les assiettes, plus de voitures d’occasion polluantes, plus de vêtements jetables — et moins de moyens pour les acteurs du réemploi, de la réparation et de l’économie sociale et solidaire. Pourtant, alors qu’en 2024, le Fonds économie circulaire géré par l’ADEME représentait 300 millions d’euros, son budget a été réduit à 170 millions d’euros en 2025. En 2026, il sera à moins de 100 millions d’euros selon le projet de loi de finances présenté par le Gouvernement. Les politiques d’austérité détruisent ainsi les instruments mêmes qui permettraient de réduire notre empreinte écologique. Il faut le dire sans détour : l’austérité est l’ennemie du durable. Elle favorise les acteurs les plus agressifs sur les prix, ceux qui importent massivement à bas coût, et elle prive les structures vertueuses des leviers nécessaires à leur transformation. À ces difficultés viennent s’ajouter les difficultés juridiques, notamment au niveau européen. Début octobre 2025, la Commission européenne a rendu un avis circonstancié qui portait plusieurs critiques sur la proposition de loi “anti-fast fashion”, portée par Anne-Cécile Violland. L’ambition de cette loi est pourtant des plus louables : taxer les produits les moins durables, encadrer la publicité pour les marques ultra-polluantes, moduler les contributions selon le volume de production. Bruxelles a cependant émis des réserves sur plusieurs articles, invoquant la liberté du commerce et la directive sur le commerce électronique. Pourtant, ces arguments ne doivent pas être un prétexte à l’inaction. Les motifs d’intérêt général — santé, environnement, cohésion sociale — peuvent justifier des restrictions à la publicité ou à la mise sur le marché de produits non durables. En 2016, la France avait ainsi pris les devants en interdisant l’importation en France de cerises traités avec du diméthoate, poussant l’ensemble de l’UE à le faire en 2019. Il faut donc parfois savoir forcer des portes. Pour une refondation écologique de la filière textile L’Institut Rousseau plaide ainsi pour une transformation systémique de la filière textile autour de cinq axes concrets : Créer un véritable signal-prix écologique → En modulant beaucoup plus fortement les pénalités environnementales en fonction de la durabilité des produits, et en envisageant une pénalité-plancher pour les articles les moins
Par Dufrêne N.
19 novembre 2025
Réorienter la taxe carbone pour baisser les émissions… et les factures ?
Ce qu’il faut retenir : ● Depuis 2013, les taxes sur les énergies ont augmenté de plus de 20 milliards d’euros/an (Mds €/an), dont seulement 20% ont été redistribués aux ménages pour les aider à accéder à des alternatives aux fossiles. La majorité de ces recettes a servi à réduire les prélèvements des entreprises et des ménages les plus aisés. ● L’impact social régressif de ces taxes reste largement sous-estimé, alors qu’elles ont entraîné une perte de pouvoir d’achat de plus de 1 000 €/an pour les ménages les plus exposés aux factures énergétiques. ● Faute d’alternatives accessibles, l’effet « prix » de ces taxes est resté très limité, avec un impact de –4% environ sur la consommation d’énergies fossiles des ménages. ● Dans un contexte de prix et de taxes déjà élevés, l’ajout de 10 Mds €/an de taxe carbone européenne (Emission Trading Scheme 2 – ETS 2) prévu en 2027 et d’autres hausses de taxes « privées » dès 2026 (certificats biogaz et Certificats d’Economie d’Energie) sera d’autant plus complexe à compenser par des transferts ou des aides ciblées. ● Une réorientation de l’intégralité des 20 Mds €/an de taxes ajoutées depuis 10 ans vers le soutien aux rénovations d’ampleur et véhicules électriques serait 3 fois plus efficace écologiquement qu’une nouvelle hausse de taxes et 5 fois plus favorable au pouvoir d’achat des ménages les plus exposés que la proposition inverse, de baisse des taxes, portée par le Rassemblement National. ● Même dans un contexte budgétaire contraint, plusieurs leviers existent pour financer 15 Mds €/an de soutiens supplémentaires aux investissements écologiques des ménages. Le vivier de dépenses budgétaires ou fiscales dont l’inefficacité est largement documentée étant, à lui seul, largement supérieur à ces montants N.B: pour aller plus loin, une version longue (20 pages) de cette note est disponible ici. Cette version longue, non relue ni éditée par l’Institut Rousseau, n’engage que la responsabilité de son auteur. Depuis 10 ans, les gouvernements successifs ont ajouté plus de 20 milliards d’euros de taxes par an sur l’énergie (via la taxe carbone, le rattrapage de la sous-taxation du diesel et les certificats d’économie d’énergie – CEE[1]). Il était même initialement prévu d’augmenter la taxe carbone et le rattrapage diesel de 12 milliards d’euros par an supplémentaires, mais cette nouvelle hausse a été gelée au niveau de 2018 suite à la crise des Gilets jaunes. Ces 20 milliards sont venus quasiment doubler les 25 milliards d’euros par an (Mds €/an) de taxes « historiques » sur les carburants. Par ailleurs, ces taxes sur les énergies sont les plus régressives de tout le système fiscal : elles sont proportionnellement 3 à 4 fois plus élevées pour les ménages modestes que pour les plus aisés et 2 fois plus élevées pour les ménages moyens. Pour les 8 millions de ménages les plus exposés (« gros rouleurs » et résidant dans des logements peu isolés, chauffés au gaz ou au fioul), ces taxes ont entraîné une perte de pouvoir d’achat de plus de 1000 €/an. Supposées inciter à réduire les consommations de fossiles, ces hausses de taxes se sont avérées destinées à financer les diverses réductions d’impôts sur les entreprises et ménages aisés engagées sur la même période. Ce détournement de recettes explique que sur ces 20 Mds €/an de hausse, seuls 4 Mds/an ont été redistribués aux ménages pour les aider à accéder à des alternatives aux fossiles, tant pour chauffer leur logement que pour se déplacer. Un signal-prix pris isolément est inefficace : il entraîne une faible baisse des consommations… et une forte hausse des dépenses Les soutiens aux grandes alternatives aux dépenses fossiles étant restés limités, les rénovations énergétiques d’ampleur et les véhicules électriques sont restés inaccessibles pour la majorité des ménages. La quasi-totalité d’entre eux ont subi une hausse de leurs dépenses contraintes… en partie atténuée par une légère baisse, subie, de leur mobilité et/ou de leur température de consigne. Sur une baisse d’environ 12 % d’énergies fossiles consommées par les ménages depuis 2014 (à climat constant), l’effet « prix » de ces hausses de taxes peut être estimé autour de – 4%. Le reste est lié à l’augmentation des prix « hors taxes » et aux quelques investissements réalisés dans les logements et les véhicules électriques sur 10 ans. En comptant le reversement d’une partie de ces taxes sous forme de primes (notamment les CEE), ces + 20 Mds €/an de taxes ont entraîné, au mieux, une baisse de – 7% de la consommation d’énergies fossiles des ménages. Bilan environnemental et social des hausses de taxes sur les énergies (2014-2024) + 20 Mds €/an de taxes énergies (Taxe carbone, diesel et CEE dont TVA) Importations de fossiles sur 470 TWh/an consommés par les ménages (270 carburants, 140 Gaz et 60 Fioul) – 7% (-35 TWh dont effets des primes CEE) Pouvoir d’achat des ménages « doublement exposés[2] » (7 à 8 millions de ménages) – 1100 €/an (dont – 500 €/an de carburants) Cet effet limité sur les volumes s’est traduit par une baisse limitée des pollutions fossiles mais également par une explosion des factures énergétiques lorsque les prix (hors taxes) du gaz et du pétrole ont fortement augmenté en 2022-2023. Compte tenu des résultats de cette expérience récente de forte inflation et d’autres études[3] sur l’effet des hausses de prix des carburants, il y a fort à parier que la nouvelle taxe carbone prévue par l’UE (ETS 2[4]), qui devrait peser autour de 10 Mds/an, aura également un effet limité, estimé entre – 2% et – 3% d’énergies fossiles consommées par les ménages. Et ce, au prix d’une nouvelle baisse du pouvoir d’achat des ménages modestes et moyens « exposés ». L’ETS 2 à venir en 2027 : le risque d’une nouvelle injustice sociale inefficace Alors que la nouvelle taxe carbone européenne ETS 2 attendue en 2027 aura un nouvel impact régressif sur le pouvoir d’achat des ménages, elle sera très difficile à compenser par des dispositifs de reversement des recettes aux ménages. Même avec des critères multiples et des bonifications, des surcompensations sont difficiles à
Par Desquinabo N.
27 octobre 2025
Rousseau, l’imagination au pouvoir ?
On se souvient des mots célèbres de Sartre adressés à Daniel Cohn-Bendit en mai 1968 : « Ce qu’il y a d’intéressant, dans votre action, c’est qu’elle met l’imagination au pouvoir. Vous avez une imagination limitée comme tout le monde, mais vous avez beaucoup plus d’idées que vos aînés. Nous, nous avons été faits de telle sorte que nous avons une idée précise de ce qui est possible et de ce qui ne l’est pas. […] Vous, vous avez une imagination beaucoup plus riche, et les formules qu’on lit sur les murs de la Sorbonne le prouvent. Quelque chose est sorti de vous, qui étonne, qui bouscule, qui renie tout ce qui a fait de notre société ce qu’elle est aujourd’hui. C’est ce que j’appellerai l’extension du champ des possibles. N’y renoncez pas ». Plus encore que la défiance à l’égard de la « démocratie représentative » et la réticence à considérer que le peuple puisse déléguer sa volonté, c’est peut-être ce rôle accordé à l’imagination entendue comme instrument d’une extension du champ des possibles qui, au-delà des slogans de mai 68, relie la pensée de Rousseau à notre présent. Il faut pourtant commencer par souligner le paradoxe : si l’imagination joue un rôle central dans l’œuvre et la pensée de Rousseau, elle n’a rien de naturel au sein de son « système ». À l’état de nature, l’homme ne saurait en effet être défini comme un animal imaginant puisque son existence se réduit d’abord aux seules sensations physiques : « son imagination ne lui peint rien ; son cœur ne lui demande rien » (Discours sur l’origine de l’inégalité). Heureuse situation, à bien des égards, que cette inactivité originelle de la faculté imageante. À l’état civil, l’homme se caractérise, à l’inverse, par un inassouvissement perpétuel que suscite l’écart qui sépare nos désirs de ce qui est à notre portée ou en notre pouvoir. Procédant d’un développement funeste de la perfectibilité, l’imagination joue un rôle central dans les pathologies sociales qui caractérisent « l’homme de l’homme ». Aussi importe-t-il de préserver Émile, au moins en un premier temps, de toute ouverture au registre sans repère de l’imaginaire : l’enfant est ainsi soigneusement tenu à l’écart des livres et des miroirs, comme de tout objet qui pourrait se substituer à une connaissance immédiate de la réalité et éveiller prématurément ses désirs. Pour autant, chez Rousseau, l’imagination n’est pas, par elle-même, opératrice de dénaturation. Bien au contraire, elle est au principe de la pitié, seule passion naturelle avec l’amour de soi. Faculté de transport et d’identification, elle suppose l’aptitude au moins virtuelle à se mettre à la place d’autrui. Nul hasard si c’est à Rousseau que l’on doit l’usage du verbe identifier sous une forme pronominale qui implique que le sujet puisse se confondre en pensée ou en fait avec un être réel ou une figure fictive. Nul hasard non plus si Rousseau fait un usage remarquable d’une autre tournure pronominale : se figurer. Mais alors que la langue classique associait ce tour à une puissance illusoire (« Peut-on se figurer de si folles chimères ? » écrivait ainsi Boileau), Rousseau lui donne le plus souvent une valeur éminemment positive. On a souvent souligné, en particulier, la vertu consolatrice d’une imagination qui, chez Rousseau, permet d’édifier des fictions compensatrices face aux blessures ou aux frustrations qu’inflige le monde social. En témoignent de multiples pages des premiers livres des Confessions où la naïveté de Jean-Jacques et ses châteaux en Espagne apparaissent certes comme ce qui l’expose à tous les dangers (conformément au modèle picaresque) mais aussi et surtout comme ce qui le préserve de tous les maux de la société. Loin d’être seulement une propension coupable, l’abandon aux chimères possède aussi une vocation dynamique et créatrice dont le récit de la genèse de La Nouvelle Héloïse, relatée au livre IX des Confessions, offre le modèle exemplaire. La fiction romanesque y apparaît, en effet, tout entière dérivée de la puissance de l’imaginaire et de la force obsédante de certaines visions : ce sont bien des figures rêvées, des images ravissantes, des tableaux voluptueux qui auraient hanté Rousseau tout au long du processus de création de la Julie : « Je me figurai l’amour, l’amitié, les deux idoles de mon cœur, sous les plus ravissantes images. Je me plus à les orner de tous les charmes du sexe que j’avais toujours adoré. […] Je ne voulais ternir ce riant tableau par rien qui dégradât la nature ». La seule source de l’imagination romanesque étant supposée être un moi se repaissant de chimères pour compenser les frustrations du réel, l’écriture de Julie est tout d’abord donnée comme étrangère à tout projet littéraire et à toute inspiration livresque. Elle ne serait que le prolongement d’une forme de transe qui dépossède le sujet écrivant de toute maîtrise et de toute autorité littéraire. Mais cette dépossession est en réalité aussi l’affirmation d’une créativité proprement démiurgique et souverainement autarcique, le sujet écrivant tirant de lui-même toute la substance de son œuvre. La fonction fabulatrice qui se serait ainsi épanchée souverainement sans répondre à une quelconque intention littéraire semble le fruit d’une subjectivité à la fois productrice et consommatrice de ses propres fictions. Ce récit génétique permet de mesurer à quel point, chez l’auteur de La Nouvelle Héloïse, la création artistique n’est plus indexée sur la ressemblance avec une nature qui existerait à l’extérieur du sujet, mais procède d’une expérience vécue, tout à la fois réelle et imaginaire, en tout cas purement intérieure (d’où l’hommage insistant que lui a rendu Wilhelm Dilthey dans sa théorie de l’imagination). Les pouvoirs de l’imagination, chez Rousseau, sont donc loin d’avoir une vertu seulement consolatrice, et ils sont loin aussi de ne s’épanouir que dans le versant supposé « littéraire » de son œuvre. De la fécondité critique et théorique des chimères témoignent de multiples formules provocantes que Rousseau égrène au fil de ses textes, y compris les plus « systématiques » : « Lecteur, j’aurai beau faire […] vous direz : ce rêveur toujours sa chimère » lit-on dans Émile. En réalité, l’accusation doit se renverser : « Depuis longtemps [les lecteurs] me voient dans le pays des chimères ; moi, je les vois toujours dans le
Par Martin C.
19 septembre 2025
L’autodérision de Rousseau: la force de se montrer faible
Dans le milieu intellectuel du XVIIIème siècle – et peut-être encore dans celui d’aujourd’hui – railler Jean-Jacques Rousseau est un plaisir accessible. Il faut avouer que les vues originales et les actes atypiques de ce philosophe orgueilleux l’exposent au sarcasme. En effet, abandonner ses enfants ne l’a guère empêché de produire un traité d’éducation de près de mille pages. De constitution souffreteuse, il préconise une vie de labeur, modeste et rurale, qu’il n’épouse pas lui-même. Autodidacte, pourfendeur des arts et des sciences, il ne s’interdit pas de multiplier les œuvres littéraires et autres traités philosophiques. Se piquant tantôt de théorie musicale, il compose un opéra à ses heures perdues. Tantôt, ce sont la botanique ou la géométrie qui essaiment leurs concepts en ses œuvres prolixes. En 1755, Voltaire écrit à Rousseau ce que lui inspire la lecture du Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes : « On n’a jamais employé tant d’esprit à vouloir nous rendre Bêtes. Il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. »[1] Dans une lettre parue en 1766 et adressée au « Docteur Pansophe », un sobriquet derrière lequel on reconnaît aisément Rousseau, on lit : « Judicieux admirateur de la bêtise et de la brutalité des sauvages, vous avez crié contre les sciences, et cultivé les sciences. Vous avez traité les auteurs et les philosophes de charlatans ; et, pour prouver d’exemple, vous avez été auteur. […] Pourquoi, ô docteur Pansophe ! dîtes-vous bonnement qu’un État sensé aurait élevé des statues à l’auteur de l’Émile ? C’est que l’auteur de l’Émile est comme un enfant, qui, après avoir soufflé des bulles de savon, ou fait des ronds en crachant dans un puits, se regarde comme un être très important. […] Pourquoi mon ami Jean-Jacques vante-t-il à tout propos sa vertu, son mérite et ses talents ? C’est que l’orgueil de l’homme peut devenir aussi fort que la bosse des chameaux de l’Idumée, ou que la peau des onagres du désert. »[2] Pour autant, les plaisanteries les plus drôles que l’on puisse lire à son encontre ont certainement été écrites par Rousseau lui-même. Il est vrai que le projet des Confessions, tel qu’il est exposé dès les premières lignes, présuppose de l’auteur qu’il admette et décrive ses fragilités et ses travers. Il s’engage en effet à présenter « un homme dans toute la vérité de la nature »[3] : Jean-Jacques Rousseau lui-même. Or, lorsque cette vérité n’est pas à l’avantage du philosophe, ce dernier choisit souvent de l’énoncer de façon comique. Cette autodérision caractéristique, ce dévoilement opportun de certaines faiblesses qu’un autre eût tenté de dissimuler, est sans doute une grande force de l’œuvre de Rousseau, révélant ses qualités, désarmant ses détracteurs. Ainsi décrit-il maintes fois l’esprit lent, l’absence de répartie, qui expliquent son manque d’aisance en société et la réputation peu favorable qu’il s’y forge : « Deux choses presque inalliables s’unissent en moi sans que j’en puisse concevoir la manière : un tempérament très ardent, des passions vives, impétueuses, et des idées lentes à naître, embarrassées et qui ne se présentent jamais qu’après coup. On dirait que mon cœur et mon esprit n’appartiennent pas au même individu. Le sentiment plus prompt que l’éclair, vient remplir mon âme, mais au lieu de m’éclairer, il me brûle et m’éblouit. Je sens tout et je ne vois rien. Je suis emporté mais stupide ; il faut que je sois de sang-froid pour penser ».[4] La dissymétrie entre une forte propension à sentir et s’émouvoir, et une faible aptitude à raisonner sur le vif, produit l’image comique d’un être gauche et malhabile, destiné à commettre nombre de balourdises : « Ce qu’il y a de plus fatal est qu’au lieu de savoir me taire quand je n’ai rien à dire, c’est alors que pour payer plus-tôt ma dette, j’ai la fureur de vouloir parler. Je me hâte de balbutier promptement des paroles sans idées, trop heureux quand elles ne signifient rien du tout. En voulant vaincre ou cacher mon ineptie, je manque rarement de la montrer ». [5] Sans doute Rousseau désamorce-t-il, en les produisant lui-même, les railleries qu’on pourrait lui adresser : l’autodérision, par l’effet de surprise qu’elle suscite, peut l’emporter en comique sur la simple moquerie. Elle fournit aussi la preuve d’une distance critique vis-à-vis de lui-même, que l’auteur partage avec ses détracteurs. Mais en même temps il se démarque de ces derniers, en éclairant la cause du défaut signalé : en l’occurrence, une incapacité à réfléchir suffisamment vite. En outre, non content d’attendrir un lecteur qui peut s’identifier, lorsqu’il est maladroit, à l’auteur des Confessions, cet aveu dédouane Rousseau des propos offensants qu’il a proférés malgré lui – et dont il restitue d’ailleurs un certain nombre. Car c’est précisément la vaine tentative de se conformer à l’exigence mondaine d’avoir de l’esprit qui lui a valu la mauvaise réputation dont il souffre. Cette humaine imperfection, cette bonne volonté contrariée, dissuadent de condamner Rousseau pour sa maladresse – d’autant plus qu’il l’admet volontiers. Par ailleurs, ces aveux rendent crédibles les confessions de l’auteur. Puisqu’il énonce spontanément ses défauts avec une telle lucidité, comment le soupçonner de n’être pas bon juge de ses propres qualités ? C’est ainsi que Rousseau peut ajouter, après s’être moqué de lui-même : « Ce qu’il y a d’étonnant est que j’ai cependant le tact assez sûr, de la pénétration, de la finesse même pourvu qu’on m’attende : je fais d’excellents impromptus à loisir ; mais sur le temps je n’ai jamais rien fait ni dit qui vaille. Je ferais une fort jolie conversation par la poste, comme on dit que les Espagnols jouent aux échecs ».[6] Ce contraste entre une fine intelligence qui se manifeste lorsqu’elle n’est pas exigée, et une complète indigence lorsqu’il faut faire preuve d’un peu de répartie, n’est pas seulement comique : il est vraisemblable. L’être que décrit Rousseau, parce qu’il est contradictoire et défaillant, paraît d’autant plus vivant. Or, l’autodérision permet non seulement de souligner ces paradoxes qui révèlent l’humanité de l’auteur, mais aussi d’en constituer un nouveau : car par le geste de se présenter sous un jour défavorable, elle contribue à le rendre
Par Proust D.
13 septembre 2025
Daphné Proust
13 septembre 2025
Rousseau et les paradoxes de la transparence
On n’ose plus paraître ce qu’on est ; et dans cette contrainte perpétuelle, les hommes qui forment ce troupeau qu’on appelle société, placés dans les mêmes circonstances, feront tous les mêmes choses si des motifs plus puissants ne les en détournent. On ne saura donc jamais bien à qui l’on a affaire. En 1749, le philosophe révèle déjà, dans son Discours sur les sciences et les arts, l’emprise de l’apparence sur les rapports humains et l’impossibilité d’une communication authentique. Cette analyse soulève une question fondamentale : la transparence – cette capacité à être perçu tel que l’on est – peut-elle remédier à ce travestissement généralisé des relations sociales ? Cette interrogation trouve un écho singulier dans nos sociétés contemporaines où la transparence est érigée en vertu cardinale, devenue une norme morale, politique et sociale. Elle cristallise les aspirations contemporaines à la vérité, à l’intégrité et à la démocratisation de l’information. Dans cette logique, la visibilité devient synonyme de légitimité et de vertu morale. D’où une injonction paradoxale : il faudrait sans cesse se montrer, s’exhiber pour attester de sa bonne foi, comme si l’authenticité ne pouvait s’affirmer qu’à travers l’exposition permanente de soi. Pourtant, cette surenchère dans la démonstration de sincérité produit l’effet inverse : elle suscite la suspicion qu’elle prétend dissiper. C’est un paradoxe que Jean Starobinski analyse dans son essai Jean-Jacques Rousseau. La transparence et l’obstacle (1971) : en voulant incarner la transparence, Rousseau s’enlise dans une théâtralisation de la sincérité qui, loin de garantir son authenticité, en expose les contradictions et la vulnérabilité inhérentes. La transparence des cœurs : un paradis perdu Chez Rousseau, la transparence renvoie à un état originel, antérieur au langage social, où les relations humaines étaient immédiates et exemptes d’artifice. Dans cet état de nature, que Rousseau reconstitue, les individus vivaient simplement, guidés par leurs besoins essentiels, sans rivalité ni tromperie. Aucun écran ne s’interposait entre les âmes : l’expression du cœur coïncidait avec l’action, dans une forme d’accord spontané : « La nature humaine, au fond, n’était pas meilleure ; mais les hommes trouvaient leur sécurité dans la facilité à se pénétrer réciproquement » écrit Rousseau (Discours sur les sciences et les arts). Les fêtes décrites dans sa Lettre à d’Alembert (1758) sont comme une résurgence de cet état : elles incarnent une communication directe et sans masque. Mais cette harmonie primitive s’est perdue. Dans le Discours sur les sciences et les arts, Rousseau montre comment la civilisation, en raffinant les mœurs et en embellissant les relations sociales, a instauré le règne du paraître. Ce progrès apparent masque une profonde corruption : les hommes, écrit-il, « étendent des guirlandes de fleurs sur des chaînes de fer dont ils sont chargés, étouffent en eux le sentiment de cette liberté originelle pour laquelle ils semblaient être nés, leur font aimer leur esclavage, et en forment ce qu’on appelle des peuples policés ». Les arts et les savoirs, en civilisant, dissimulent les rapports de domination, la rivalité et l’hypocrisie qu’ils entretiennent. Le lien social devient alors jeu, flatterie, et compétition. Cette bascule s’illustre dans un épisode marquant des Confessions : l’affaire des peignes de Mademoiselle Lambercier. « Quand elle revint les prendre, il s’en trouva un dont tout un côté de dents était brisé. À qui s’en prendre de ce dégât ? Personne autre que moi n’était entré dans la chambre ». Accusé à tort, le jeune Jean-Jacques découvre que la vérité ne suffit pas face à l’apparence de culpabilité. Le regard d’autrui, loin de révéler, opacifie : il empêche l’expression authentique du soi. À partir de cette expérience fondatrice, la sincérité devient problématique, voire impossible. Comme le souligne Starobinski, le regard social introduit ainsi une séparation radicale entre l’être et le paraître, entre le cœur et son expression – générant ce qu’il nomme une « déchirure ontologique ». Le mensonge social : théâtre du monde À l’image du théâtre que Rousseau critique dans sa Lettre à d’Alembert, la mise au grand jour, la visibilité moderne obéissent à une logique d’exposition. Il ne suffit plus d’être sincère : il faut le prouver en se montrant : « Chacun commença à regarder les autres et à vouloir être regardé soi-même » (Discours sur l’origine de l’inégalité). Mais ce que l’on donne à voir n’est plus l’être authentique. L’apparence prend le pas sur l’essence. Que ce soit sur la scène politique ou dans les interactions sociales, chacun est contraint de montrer sa probité et de jouer son rôle. L’industrie capitaliste, le développement des réseaux sociaux ne font qu’accroître cette interdépendance fondée sur la facticité. Chacun ne pouvant réussir et trouver une visibilité médiatique qu’en faisant sa propre promotion, qu’en flattant et se liant à ses semblables de façon opportune : « Il faut donc qu’il cherche sans cesse à les intéresser à son sort, et à leur faire trouver en effet ou en apparence leur profit à travailler pour le sien : ce qui le rend fourbe et artificieux avec les uns et dur avec les autres ». On entre alors dans une mécanique de justification permanente, où chaque parole est interprétée comme stratégie narcissique, chaque geste, comme calcul. Comme dans un spectacle, tout le monde regarde, juge et interprète. Ainsi, loin de faire disparaître les masques, l’injonction à la transparence ne fait que les multiplier. La quête de transparence : entre retrait et exhibition Afin de contrer cette tendance et de se soustraire à la dissimulation, Rousseau se donne pour ambition, dans les Confessions, de montrer « un homme dans toute la vérité de la nature » – entreprise inédite de transparence absolue. Pourtant, cette quête dévoile d’emblée sa propre limite. Car une transparence sans regard extérieur, sans témoin, perd sa raison d’être. D’où le paradoxe central : pour retrouver l’authenticité perdue, Rousseau doit s’exposer, exhiber son intériorité et affirmer publiquement son refus des masques sociaux. Il proclame son rejet de la comédie sociale, son retrait de la vie mondaine – symbolisé par son départ pour l’Hermitage – à travers une mise en scène de ce rejet.
Par Vogtensperger I.
10 septembre 2025
Comment faire la paix ? Rousseau et l’abbé de Saint-Pierre
Peut-on concevoir une paix durable sans démocratie ? La géopolitique dispose d’une loi connue, énoncée par le politiste américain Michael Doyle : seuls les États démocratiques sont capables d’établir et d’entretenir entre eux des liens pacifiques, alors que les dictatures sont enclines à se faire la guerre. Le contexte intellectuel dont Doyle s’inspire est celui de la philosophie des Lumières – les œuvres de l’Abbé de Saint-Pierre, Rousseau et Kant. Leur question commune est la suivante : alors que la guerre est continuelle en Europe, comment obtenir une paix qui ne soit pas seulement une trêve, mais une paix durable, « perpétuelle » ? Rousseau est un maillon décisif dans la transmission de ces idées à l’Europe. Selon lui, les républiques où la souveraineté du peuple prévaut et où la volonté générale s’exprime doivent être de petite taille – condition de l’ethos civique. Comment ne finiraient-elles pas aux prises des agressions injustes des États qui les entourent ? Pour le comprendre, il convient de faire droit à l’Extrait du Projet de paix perpétuelle de M. l’abbé de Saint-Pierre. Dans cette œuvre parue en 1761, Rousseau engage le dialogue avec le Projet de paix perpétuelle de l’abbé de Saint-Pierre, ouvrage maintes fois réédité dont la première version date de 1713[1]. Texte de commande en hommage à son illustre prédécesseur, l’Extrait n’est donc pas une œuvre parmi d’autres de Rousseau : le Citoyen de Genève tente à la fois d’y résumer et d’y approfondir les principes de l’abbé de Saint-Pierre, de mettre en valeur ses idées afin de leur donner tout leur prix[2]. L’auteur avait prévu de publier à sa suite un très critique Jugement du Projet de paix perpétuelle de M. l’abbé de Saint-Pierre, mais il y renonça finalement[3], induisant par-là un profond malentendu sur sa position à l’égard de la confédération européenne. La confédération européenne Le point de départ est le suivant : selon Rousseau, les hommes en ont fait « trop ou trop peu » dans les relations sociales en assurant une paix intérieure toujours mise en péril par les risques de guerres. Comment remédier, dès lors, à l’anarchie entre les États et comment sortir de l’état de guerre ? La confédération émerge d’emblée comme seule solution possible : les États européens doivent signer un Traité qui serait l’analogue, entre les peuples, du contrat social qui doit lier les individus en les soumettant également à l’autorité des lois. Avant d’en venir à la proposition de l’abbé de Saint-Pierre, Rousseau opère cependant un détour par l’histoire. L’apport de Rousseau tient à sa vision de l’Europe. L’Extrait invoque la possibilité de confédérations pré-politiques, issues de l’union des intérêts et de la conformité des mœurs : C’est ainsi que toutes les Puissances de l’Europe forment entre elles une sorte de système qui les unit par une même religion, par un même droit des gens, par les mœurs, par les lettres, par le commerce, et par une sorte d’équilibre qui est l’effet nécessaire de tout cela[4]. L’Europe forme un « système », soit une confédération tacite. L’ensemble des facteurs religieux, économiques, artistiques et politiques favorise l’unification de ce que Rousseau nomme une « société réelle ». Alors que l’Asie ou l’Afrique sont décrits comme une « idéale collection de Peuples qui n’ont de commun qu’un nom », l’Europe serait une « société réelle qui a sa religion, ses mœurs, ses coutumes et même ses lois »[5] La genèse de cette société européenne peut être reconstituée : l’Empire romain forme d’abord une « union politique et civile » entre les cités-membres en communiquant aux vaincus le droit à la citoyenneté romaine et en les faisant bénéficier d’un même code de lois. À ce lien juridique s’est ajouté par la suite un autre lien social, issu du Sacerdoce et de l’Empire[6]. L’unité religieuse opérée dans l’Empire romain depuis le IVe siècle, moment où le christianisme devint religion officielle, n’aurait pas été brisée malgré le Schisme orthodoxe et la Réforme protestante. Rousseau y ajoute une réflexion sur la situation géographique de l’Europe, « plus également peuplée, plus également fertile, mieux réunie en toutes ses parties » que tout autre continent. C’est alors « le mélange continuel des intérêts » entre souverains qui en tisse le lien, mais aussi les « communications faciles » grâce aux voies navigables ou encore « l’humeur inconstante des habitants, qui les porte à voyager sans cesse et à se transporter fréquemment les uns chez les autres » ; c’est enfin l’invention de l’imprimerie et le goût des lettres, qui crée une « communauté d’études et de connaissance ». Ce passage de l’Extrait, qui ne trouve aucun précédent chez Saint-Pierre, est crucial : Rousseau envisage ici, au-delà de la constitution d’un espace politique, celle d’un espace public ; il conçoit « une société plus étroite entre les nations de l’Europe » que dans toute autre partie du monde, dont les peuples dispersés ne sauraient s’unir en une véritable association. Aussi élabore-t-il une conception originale de la « société civile » européenne : l’Europe ne se réduit pas à une collection de souverainetés rivales ; elle est dotée d’un véritable « esprit »[7]. Mais la similitude des mœurs et l’interdépendance des nations ne suffisent pas à harmoniser les volontés. La « société réelle », en Europe, ne préjuge nullement de l’existence d’une concorde réelle entre ses peuples : guerres et révoltes caractérisent la société civile corrompue, si bien que ce qui pourrait être ferment d’union devient germe de discordes et de contradictions réelles. En l’absence de lois pour réguler leurs conflits, les États s’affrontent pour faire prévaloir leurs intérêts et entrent en rivalité pour leurs droits. Le paradoxe est là : en Europe, les divisions sont d’autant plus funestes que les liaisons entre les nations sont plus intimes. L’indétermination des frontières suscite la perpétuation de l’état de guerre. Dès lors, comment établir un art politique perfectionné, et trouver le remède dans le mal ? Afin de concevoir une union pacifique, Rousseau exclut d’abord plusieurs solutions : l’empire ou la « monarchie universelle », l’« équilibre européen », le « doux commerce » qui compte sur la pacification par les échanges[8]. L’empire est despotique, l’équilibre toujours instable, le doux commerce illusoire. Il faut donc sortir de l’état de nature par l’institution d’un nouvel ordre politique et juridique entre États : « former une confédération solide et durable » suppose d’instituer une dépendance totale entre les membres[9].
Par Spector C.
4 septembre 2025
L’Union européenne ne peut prolonger davantage son inertie face aux menaces grandissantes qu’affrontent les ONG humanitaires en Méditerranée.
Récit des difficultés d’assistance humanitaire en mer Méditerranée et entraves subies par le navire Ocean Viking (OV) au mois d’août 2025. On assiste en Méditerranée à un effacement de fait des principes humanitaires que l’Union européenne (UE) brandit volontiers dans les cénacles internationaux, dès-lors qu’il ne s’agit pas du franchissement de ses frontières. Dans ce cas, le principe d’humanité[1] semble s’évaporer. Epuisement, violences et privations de liberté deviennent alors des options délibérées notamment menées par le gouvernement italien ou son supplétif, le gouvernement libyen pour contrer les actions des ONG de sauvetage en mer. L’UE entérine ainsi tacitement la surmortalité des naufragés, comme les potentielles conséquences pour la sécurité des acteurs humanitaires qui découlent des stratégies déployées. En effet, aucune réaction utile de la part de la Commission européenne ou des autres Etats-membres par l’intermédiaire du Conseil de l’Union européenne. L’épuisement délibéré, humain et financier, des ONG, est érigé en doctrine Le 2 août 2025 l’Ocean Viking, navire affrété par SOS Méditerranée, réalise un sauvetage au large des côtes libyennes. Trente-sept personnes sont alors recueillies à bord. Toutes sont originaires du Soudan qui traverse à nouveau un regain de violence, génératrice d’une crise alimentaire dramatique pour sa population. Le navire se voit alors désigner, par les autorités italiennes, le port de Ravenne à 1 600 km du lieu du sauvetage, pour débarquer les rescapés. Il repart aussitôt après le débarquement pour revenir vers la Libye et la Tunisie, et reprend sa veille sur les Zones de Recherche et de Sauvetage (Search And Rescue, SAR dans son acronyme usuel en anglais) de ces deux pays. Il s’agit des espaces que le droit maritime international définit comme les zones de responsabilités des états côtiers en matière de surveillance, d’activation et de coordination des secours. Libye et Tunisie sont en la matière particulièrement défaillants, si ce n’est auteurs réguliers d’interventions violentes et illégales à l’égard des personnes qui tentent la traversée. Ces zones SAR excèdent largement la bande côtière des eaux territoriales pour diviser la Méditerranée en une mosaïque qui structure l’espace maritime de sauvetage dévolu à l’ensemble des pays riverains du bassin. A peine de retour sur la zone de surveillance, l’Ocean Viking réalise en pleine nuit le sauvetage de 7 personnes qui sont aussitôt mises en sécurité à son bord. Dans les heures qui suivent, le verdict des autorités italiennes tombe : le navire devra faire débarquer les 7 rescapés, dans les meilleurs délais, dans le port d’Ortona distant cette fois de 1 400 km… prolongeant ainsi l’incessant mouvement pendulaire imposé au navire par le pays récipiendaire des exilés-naufragés. Le droit international interdit en effet de renvoyer les rescapés dans les pays qu’ils ont fuis pour échapper à la violence et aux maltraitances qu’ils y ont subies. Ce scénario contraint et répétitif résulte du « décret-loi Piantedosi » promulgué par l’Italie début 2023. Avant sa parution, les navires de sauvetage des ONG pouvaient procéder à des interventions successives, dans la limite du respect de leur capacité d’accueil. L’absence de réaction ferme tant de la Commission européenne que des autres Etats-membres de l’Union européenne à la promulgation de cette loi par l’Italie, un de ses Etats-membres, est scandaleuse. Sa mise en œuvre entraîne de continuelles entraves et relève de la non-assistance à personnes en danger. Car durant les huit à dix jours que durera un aller-retour jusqu’à un port dont la distance n’est dictée par aucun argument technique, médical ou de sécurité, le système de secours aux naufragés, déjà notoirement insuffisant dans les moyens déployés, se voit privé d’un des intervenants majeurs, parmi les rares bateaux capables de réaliser des interventions par gros temps. Les équipes de secours sont ainsi contraintes de réaliser des trajets immenses et inutiles. Qui oserait imposer systématiquement aux pompiers de Lozère d’aller déposer les blessés de la route qu’ils prennent en charge dans des hôpitaux parisiens ? Tolérance coupable de la violence des pays financièrement soutenus par l’UE pour bloquer à tout prix la traversée Le 24 août 2025, l’Ocean Viking a fait l’objet d’une violente attaque de la part des garde-côtes libyens[2] dans les eaux internationales. Pendant une vingtaine de minutes un feu nourri a exposé la vie des rescapés présents à bord, comme celle de l’équipage du navire humanitaire de SOS Méditerranée en partenariat avec la Fédération Internationale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge. Aucune personne n’a été physiquement blessée, mais le bateau et le matériel indispensable aux opérations de sauvetage ont subi de lourdes avaries provoquées par les impacts de balles. La Fédération Internationale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FICR) a publiquement exprimé sa réprobation à l’égard de cette attaque[3]. Suite à une demande du capitaine, le navire humanitaire est alors exceptionnellement autorisé à faire escale dans un port plus proche en Sicile : les rescapés peuvent débarquer au port d’Augusta. Privation de liberté des équipes humanitaires Cependant, le 28 août 2025, l’Ocean Viking et l’ensemble de son équipage sont placés en quarantaine selon un raisonnement médical rapidement déconstruit par un réseau d’experts internationaux. A la suite du signalement réalisé par l’équipe médicale de l’Ocean Viking, un rescapé – un mineur non accompagné – a été placé en isolement par l’USMAF (les autorités italiennes responsables de l’évaluation sanitaire à l’arrivée) et a subi un test de dépistage de la tuberculose, dont le résultat s’est avéré positif. A bord, le cas avait été suspecté par l’équipe médicale, qui avait elle-même mis en place un isolement du jeune patient, en attendant son débarquement – comme prévu dans ses guides de procédures. Le signalement va déclencher une mise en quarantaine de l’ensemble de son équipage. Le navire se voit alors contraint de mouiller à l’extérieur du port, sans possibilité de débarquement des 34 professionnels maintenus à bord. Cette quarantaine a eu pour effet immédiat d’empêcher la mise en route d’un accompagnement psychologique que nécessitait un équipage dont les membres avaient été traumatisés par les tirs, avec intention manifeste de porter atteinte à leur vie, effectués par les militaires libyens quatre jours auparavant. En effet, tout professionnel de santé mentale
Par Micheletti P., Beau S., Dupuis S.
3 septembre 2025