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La France en miettes : les apprentis sorciers de la différenciation territoriale

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      La France en miettes : les apprentis sorciers de la différenciation territoriale

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      Il y a un an, la collectivité de Corse mettait en berne ses drapeaux en hommage à Ivan Colonna. Certes, ce qui est arrivé à ce dernier est dramatique, mais les drapeaux sont en règle générale mis en berne pour les héros ou les chefs d’État étrangers… pas pour des individus dont le seul fait de gloire est d’avoir tiré dans le dos d’un préfet de la République. Pour calmer la colère, Emmanuel Macron a missionné Gérald Darmanin qui n’a rien trouvé de mieux que de comparer Yvan Colonna à Samuel Paty. Dans le même temps, Jean Rottner, président du Grand Est, ayant eu le mauvais goût de soutenir Valérie Pécresse à la présidentielle, faisait fuiter après le passage du Premier ministre à Strasbourg son souhait de faire de l’Alsace une collectivité à statut particulier hors de la région. Cette gestion au cas par cas, quasi féodale de la décentralisation a un nom ; le droit à la différenciation. Nouveau mantra des gouvernements depuis 2017, le Président de la République a déjà tenté de l’inscrire dans la Constitution en 2018. Alexandre Benalla a involontairement condamné cette belle idée en jouant des poings place de la Contrescarpe. Hommage soit rendu à ce bon citoyen, car à l’époque bien peu sur l’échiquier politique, notamment à gauche, s’étaient opposés à un principe visant essentiellement à donner au prince la possibilité d’accorder des privilèges aux grands élus le soutenant ou pouvant adopter une attitude plus coopérative. Retour aux privilèges locaux que la nuit du 4 août 1789 avait abolis. Si le principe n’a fait que peu débat alors qu’il remet en cause deux cents ans de tradition républicaine c’est parce qu’il s’appuie sur une idée simple : les territoires sont différents. Ce constat simpliste révèle surtout le décalage entre des parisiens parlant de « territoire » et qui découvrent en 2023 qu’ils ne sont pas pareils. On n’a pas attendu cette révélation pour y adapter les politiques publiques et même les normes quand cela se justifiait, et ce depuis le XIXe siècle. Ce qui se joue derrière cette découverte c’est un changement de paradigme ; une rupture de l’unité nationale et de l’égalité des citoyens par des apprentis sorciers qui, pour ceux conscients de ne pas avoir inventé la lune, ont compris tout l’intérêt politique qu’ils pouvaient en tirer. C’est ce que l’auteur de ces lignes tente de démontrer dans un ouvrage récent, paru aux éditions du Cerf, « La France en miettes ; régionalismes, l’autre séparatisme ».

      Derrière la nouvelle logique féodale prônée par le gouvernement et qui devrait se retrouver dans les projets de réforme constitutionnelle envisagés par l’exécutif pour faire oublier les tensions inhérentes à la réforme des retraites se cache une boîte de Pandore identitaire qu’il sera bien difficile à refermer. En effet, derrière les petites stratégies politiques, les gouvernements, depuis la réforme constitutionnelle de 2003, ont ouvert la voie à une course à l’échalote identitaire entre régions. Pendant que Gilles Siméoni mettait en berne les drapeaux en faveur d’Ivan Colonna, le Conseil régional de Bretagne, dominé par la gauche, adoptait une résolution demandant l’autonomie à l’image des nationalistes corses. Il faut dire que la même majorité avait déjà adopté comme hymne régional un chant composé par un barde violemment antisémite des années 30[1]. Au Pays basque les régionalistes assument l’héritage d’Arana, auteur fondateur du nationalisme basque moderne prônant l’interdiction des mariages entre basques et non basques au nom de la pureté de la race. Ces quelques faits témoignent de notre relative indifférence, voire de notre tolérance, pour des faits qui partout ailleurs, nous choqueraient et nous révulseraient. Sur ces combats, non seulement la gauche est absente, mais elle est souvent complice. Et lorsque Emmanuel Macron joue les vendeurs à la découpe de la République, il est applaudi à tout rompre au nom du droit à la différence. Or les régionalismes politiques s’appuient sur une reconstruction militante de l’histoire et des cultures à dessein de les rendre antagonistes avec la nation. Ainsi la culture locale est en réalité peu mise en avant, au profit d’une version reconstruite et souvent enrichie de stéréotype ou d’éléments décoratifs issus de cultures étrangères vue comme proches. Appuyés par les fabricants de goodies, le folklore traditionnel que promeuvent ses militants est souvent fabriqué en Chine selon des concepts venus du Pays-de-Galles, d’Italie ou d’Allemagne. L’histoire est également réécrite de façon téléologique pour en faire un récit univoque et épique de lutte contre la France. Ainsi on efface les petites patries au nom d’un Disneyland identitaire. Les petites patries sont en effet un composé de diversités, intégrant à la fois une culture commune et des cultures locales, voire hyperlocales, propres. La question de la langue est encore plus grave. Prenons l’exemple de la Bretagne. On n’a pas, depuis le haut Moyen Âge, parlé breton à Rennes ou à Nantes. On n’y parlait pas non plus français, mais gallo. Or, dans ces villes, c’est essentiellement en breton que l’on impose la signalisation. C’est essentiellement en breton que s’y fait l’enseignement des langues régionales. Un breton par ailleurs purgé des apports du français et reconstruit par les militants, que ne comprennent pas les locuteurs natifs. En 2018, le Conseil régional de Bretagne accordait 7,5 millions d’euros au breton, 300 000 euros au gallo. Perçue comme trop proche du français, cette langue n’est pas jugée légitime et se meurt. Aujourd’hui, on invente même en zone gallo des noms de villes en breton qui n’ont jamais existé, justement à dessein d’effacer ces petites patries qui gênent le récit militant. D’ailleurs, si ces milieux ethno-régionalistes accolent le terme « jacobin » à tous leurs contradicteurs pour les décrédibiliser, ils en reprennent l’esprit centralisateur. D’abord, la collectivité doit être unique ; il faut donc un seul département alsacien, une assemblée unique de Bretagne, une assemblée de Corse… Ensuite, il faut que la culture soit unifiée, de même que la langue.

      Mais au-delà d’une vision biaisée et très urbaine et déconnectée de la gauche sur ces sujets, c’est aussi la méconnaissance des enjeux alors que deux cents ans de centralisation ne nous ont pas immunisés, mais désensibilisés. Si l’on regarde les analyses statistiques, on constate que les phénomènes qui se sont produits chez nos voisins espagnols ou anglais se manifestent chez nous avec un retard de quelques décennies. Mais plutôt que de nous instruire, nous nous gargarisons de notre exceptionnalité et faisons exactement les mêmes erreurs. La Corse est la région européenne où le total des scores des partis régionalistes est le plus élevé, loin devant la Catalogne, la Flandre ou l’Écosse. En 2021, ils réunirent 57,70 % des voix aux régionales, et jusqu’à 67,98 % au second tour. En 2010, les listes nationalistes n’avaient obtenu que 27,76 % au premier tour et 35,74 % au second. Le taux de Bretons se déclarant Bretons avant d’être Français est passé de 19,2 % en 1990 à 30,7 % en 2000 et 38 % en 2019. De même, après la devolution, le taux d’Écossais se considérant écossais, mais pas britanniques grimpe de 19,2 % en 1992 à 31,5 % en 1997 puis 36,9 % en 2000. La Bretagne a donc vingt ans de retard sur l’Écosse. Si les partis régionalistes ne montent pas dans les scrutins, c’est souvent uniquement, car leur programme est pillé. Le programme des socialistes ou des républicains bretons est aujourd’hui à peu près aligné sur celui de l’Union démocratique bretonne des années 1980. Le Gouvernement joue aujourd’hui un jeu très dangereux en mettant en avant ce que l’on appelle la différenciation territoriale. On promet un statut ad hoc à des régions au regard de leur identité entraînant à la fois un jeu de mimétisme et de surenchère. C’est exactement ce qui a conduit à la crise en Grande-Bretagne. Les Gallois frustrés de ne pas être aussi reconnus que les Écossais ont obtenu un statut similaire, ce qui a conduit les Écossais à demander un nouveau statut pour ne pas être traités comme les Gallois. En France, la Nouvelle-Calédonie rêve d’indépendance, la Corse de Nouvelle-Calédonie, L’Alsace du statut de la Corse et les candidats bretons aux dernières régionales faisaient des voyages d’études à Strasbourg. À chaque fois, que l’on cède à l’un, on avance la machine d’un cran.

      Derrière ce petit jeu identitaire se cache un égoïsme territorial qui devrait nous alerter. En effet, si la situation a en la matière évoluée dans un sens aussi radicale partout en Europe, c’est souvent aussi parce que les régions les plus riches se sont trouvées bien aises d’assumer une identité leur donnant le sentiment de ne pas partager un commun destin avec les plus pauvres. Certains comme la Padanie italienne ont même construit une identité presque ex nihilo pour justifier cette rupture de solidarité. La différenciation des normes qui souhaite introduire le gouvernement a permis par ailleurs d’appliquer une logique de concurrence néolibérale féroce aux modèles territoriaux dans d’autres États européens. En jouant de sa capacité à changer ses normes et prélèvement, une collectivité riche peut ainsi gagner en attractivité. C’est ainsi que le Pays basque espagnol est aujourd’hui un modèle de collectivité prédatrice, étant parvenu à vider le tissu industriel de ses voisins en jouant sur les marges de manœuvre législatives et fiscales que son discours identitaire lui avait permis d’arracher à Madrid. Riche et non solidaire, elle a alors pu se lancer dans une course à la compétitivité que les autres collectivités, tenues à la solidarité nationale, ne pouvaient gagner. En Italie, c’est la rupture du lien fiscal à travers l’abolition des fonds de péréquation et du fédéralisme fiscal qui a rompu le lien de solidarité entre Nord et Sud. En France, déjà, Frédéric Bierry, président de la Collectivité européenne d’Alsace, prônant la sortie de l’Alsace du Grand Est, développait l’argument d’un impôt alsacien utilisé pour le bien de l’Alsace. En Bretagne et en Corse, c’est la question du statut du résident qui se pose. Certes, des problèmes de logement existent dans ces deux régions. Toutefois, la plupart de ceux qui possèdent des maisons sur la côte bretonne viennent non de Paris, mais de Nantes ou de Rennes. En Corse, la volonté de réserver les logements aux Corses vivant sur l’île ou ayant une ascendance corse impliquerait d’évaluer un degré de « corsité » dont on comprend qu’il induit une typologisation ethnique de la population. Par ailleurs, si ces problèmes existent bien entendu, la réalité est qu’ils sont nationaux. Le logement est l’un des grands facteurs d’inégalité en France. Le fait d’en faire un sujet ethnicoculturel montre combien, y compris à gauche pour l’exemple breton, les lunettes identitaires ont fini par obscurcir le combat social et enterrer l’esprit républicain.

      [1] Morel B. La France en miettes, régionalismes l’autre séparatisme, Paris : Le Cerf 2023, p.8.

      Publié le 23 février 2023

      La France en miettes : les apprentis sorciers de la différenciation territoriale

      Auteurs

      Benjamin Morel
      Benjamin Morel est maître de conférences en droit public à l’Université Paris II Panthéon Assas et docteur en science politique à l'École Normale Supérieure de Paris-Saclay. Ses travaux portent sur les institutions politiques, le droit constitutionnel, le Parlement et les collectivités territoriales. Il a notamment publié Les bases du droit constitutionnel (Belin, coll. « Major », 2020) et Le Sénat et sa légitimité, l’institution interprète d’un rôle constitutionnel (Dalloz, coll. « Bibliothèque constitutionnelle et parlementaire », 2018). Il est responsable des études institutionnelles au sein de l'institut.

      Il y a un an, la collectivité de Corse mettait en berne ses drapeaux en hommage à Ivan Colonna. Certes, ce qui est arrivé à ce dernier est dramatique, mais les drapeaux sont en règle générale mis en berne pour les héros ou les chefs d’État étrangers… pas pour des individus dont le seul fait de gloire est d’avoir tiré dans le dos d’un préfet de la République. Pour calmer la colère, Emmanuel Macron a missionné Gérald Darmanin qui n’a rien trouvé de mieux que de comparer Yvan Colonna à Samuel Paty. Dans le même temps, Jean Rottner, président du Grand Est, ayant eu le mauvais goût de soutenir Valérie Pécresse à la présidentielle, faisait fuiter après le passage du Premier ministre à Strasbourg son souhait de faire de l’Alsace une collectivité à statut particulier hors de la région. Cette gestion au cas par cas, quasi féodale de la décentralisation a un nom ; le droit à la différenciation. Nouveau mantra des gouvernements depuis 2017, le Président de la République a déjà tenté de l’inscrire dans la Constitution en 2018. Alexandre Benalla a involontairement condamné cette belle idée en jouant des poings place de la Contrescarpe. Hommage soit rendu à ce bon citoyen, car à l’époque bien peu sur l’échiquier politique, notamment à gauche, s’étaient opposés à un principe visant essentiellement à donner au prince la possibilité d’accorder des privilèges aux grands élus le soutenant ou pouvant adopter une attitude plus coopérative. Retour aux privilèges locaux que la nuit du 4 août 1789 avait abolis. Si le principe n’a fait que peu débat alors qu’il remet en cause deux cents ans de tradition républicaine c’est parce qu’il s’appuie sur une idée simple : les territoires sont différents. Ce constat simpliste révèle surtout le décalage entre des parisiens parlant de « territoire » et qui découvrent en 2023 qu’ils ne sont pas pareils. On n’a pas attendu cette révélation pour y adapter les politiques publiques et même les normes quand cela se justifiait, et ce depuis le XIXe siècle. Ce qui se joue derrière cette découverte c’est un changement de paradigme ; une rupture de l’unité nationale et de l’égalité des citoyens par des apprentis sorciers qui, pour ceux conscients de ne pas avoir inventé la lune, ont compris tout l’intérêt politique qu’ils pouvaient en tirer. C’est ce que l’auteur de ces lignes tente de démontrer dans un ouvrage récent, paru aux éditions du Cerf, « La France en miettes ; régionalismes, l’autre séparatisme ».

      Derrière la nouvelle logique féodale prônée par le gouvernement et qui devrait se retrouver dans les projets de réforme constitutionnelle envisagés par l’exécutif pour faire oublier les tensions inhérentes à la réforme des retraites se cache une boîte de Pandore identitaire qu’il sera bien difficile à refermer. En effet, derrière les petites stratégies politiques, les gouvernements, depuis la réforme constitutionnelle de 2003, ont ouvert la voie à une course à l’échalote identitaire entre régions. Pendant que Gilles Siméoni mettait en berne les drapeaux en faveur d’Ivan Colonna, le Conseil régional de Bretagne, dominé par la gauche, adoptait une résolution demandant l’autonomie à l’image des nationalistes corses. Il faut dire que la même majorité avait déjà adopté comme hymne régional un chant composé par un barde violemment antisémite des années 30[1]. Au Pays basque les régionalistes assument l’héritage d’Arana, auteur fondateur du nationalisme basque moderne prônant l’interdiction des mariages entre basques et non basques au nom de la pureté de la race. Ces quelques faits témoignent de notre relative indifférence, voire de notre tolérance, pour des faits qui partout ailleurs, nous choqueraient et nous révulseraient. Sur ces combats, non seulement la gauche est absente, mais elle est souvent complice. Et lorsque Emmanuel Macron joue les vendeurs à la découpe de la République, il est applaudi à tout rompre au nom du droit à la différence. Or les régionalismes politiques s’appuient sur une reconstruction militante de l’histoire et des cultures à dessein de les rendre antagonistes avec la nation. Ainsi la culture locale est en réalité peu mise en avant, au profit d’une version reconstruite et souvent enrichie de stéréotype ou d’éléments décoratifs issus de cultures étrangères vue comme proches. Appuyés par les fabricants de goodies, le folklore traditionnel que promeuvent ses militants est souvent fabriqué en Chine selon des concepts venus du Pays-de-Galles, d’Italie ou d’Allemagne. L’histoire est également réécrite de façon téléologique pour en faire un récit univoque et épique de lutte contre la France. Ainsi on efface les petites patries au nom d’un Disneyland identitaire. Les petites patries sont en effet un composé de diversités, intégrant à la fois une culture commune et des cultures locales, voire hyperlocales, propres. La question de la langue est encore plus grave. Prenons l’exemple de la Bretagne. On n’a pas, depuis le haut Moyen Âge, parlé breton à Rennes ou à Nantes. On n’y parlait pas non plus français, mais gallo. Or, dans ces villes, c’est essentiellement en breton que l’on impose la signalisation. C’est essentiellement en breton que s’y fait l’enseignement des langues régionales. Un breton par ailleurs purgé des apports du français et reconstruit par les militants, que ne comprennent pas les locuteurs natifs. En 2018, le Conseil régional de Bretagne accordait 7,5 millions d’euros au breton, 300 000 euros au gallo. Perçue comme trop proche du français, cette langue n’est pas jugée légitime et se meurt. Aujourd’hui, on invente même en zone gallo des noms de villes en breton qui n’ont jamais existé, justement à dessein d’effacer ces petites patries qui gênent le récit militant. D’ailleurs, si ces milieux ethno-régionalistes accolent le terme « jacobin » à tous leurs contradicteurs pour les décrédibiliser, ils en reprennent l’esprit centralisateur. D’abord, la collectivité doit être unique ; il faut donc un seul département alsacien, une assemblée unique de Bretagne, une assemblée de Corse… Ensuite, il faut que la culture soit unifiée, de même que la langue.

      Mais au-delà d’une vision biaisée et très urbaine et déconnectée de la gauche sur ces sujets, c’est aussi la méconnaissance des enjeux alors que deux cents ans de centralisation ne nous ont pas immunisés, mais désensibilisés. Si l’on regarde les analyses statistiques, on constate que les phénomènes qui se sont produits chez nos voisins espagnols ou anglais se manifestent chez nous avec un retard de quelques décennies. Mais plutôt que de nous instruire, nous nous gargarisons de notre exceptionnalité et faisons exactement les mêmes erreurs. La Corse est la région européenne où le total des scores des partis régionalistes est le plus élevé, loin devant la Catalogne, la Flandre ou l’Écosse. En 2021, ils réunirent 57,70 % des voix aux régionales, et jusqu’à 67,98 % au second tour. En 2010, les listes nationalistes n’avaient obtenu que 27,76 % au premier tour et 35,74 % au second. Le taux de Bretons se déclarant Bretons avant d’être Français est passé de 19,2 % en 1990 à 30,7 % en 2000 et 38 % en 2019. De même, après la devolution, le taux d’Écossais se considérant écossais, mais pas britanniques grimpe de 19,2 % en 1992 à 31,5 % en 1997 puis 36,9 % en 2000. La Bretagne a donc vingt ans de retard sur l’Écosse. Si les partis régionalistes ne montent pas dans les scrutins, c’est souvent uniquement, car leur programme est pillé. Le programme des socialistes ou des républicains bretons est aujourd’hui à peu près aligné sur celui de l’Union démocratique bretonne des années 1980. Le Gouvernement joue aujourd’hui un jeu très dangereux en mettant en avant ce que l’on appelle la différenciation territoriale. On promet un statut ad hoc à des régions au regard de leur identité entraînant à la fois un jeu de mimétisme et de surenchère. C’est exactement ce qui a conduit à la crise en Grande-Bretagne. Les Gallois frustrés de ne pas être aussi reconnus que les Écossais ont obtenu un statut similaire, ce qui a conduit les Écossais à demander un nouveau statut pour ne pas être traités comme les Gallois. En France, la Nouvelle-Calédonie rêve d’indépendance, la Corse de Nouvelle-Calédonie, L’Alsace du statut de la Corse et les candidats bretons aux dernières régionales faisaient des voyages d’études à Strasbourg. À chaque fois, que l’on cède à l’un, on avance la machine d’un cran.

      Derrière ce petit jeu identitaire se cache un égoïsme territorial qui devrait nous alerter. En effet, si la situation a en la matière évoluée dans un sens aussi radicale partout en Europe, c’est souvent aussi parce que les régions les plus riches se sont trouvées bien aises d’assumer une identité leur donnant le sentiment de ne pas partager un commun destin avec les plus pauvres. Certains comme la Padanie italienne ont même construit une identité presque ex nihilo pour justifier cette rupture de solidarité. La différenciation des normes qui souhaite introduire le gouvernement a permis par ailleurs d’appliquer une logique de concurrence néolibérale féroce aux modèles territoriaux dans d’autres États européens. En jouant de sa capacité à changer ses normes et prélèvement, une collectivité riche peut ainsi gagner en attractivité. C’est ainsi que le Pays basque espagnol est aujourd’hui un modèle de collectivité prédatrice, étant parvenu à vider le tissu industriel de ses voisins en jouant sur les marges de manœuvre législatives et fiscales que son discours identitaire lui avait permis d’arracher à Madrid. Riche et non solidaire, elle a alors pu se lancer dans une course à la compétitivité que les autres collectivités, tenues à la solidarité nationale, ne pouvaient gagner. En Italie, c’est la rupture du lien fiscal à travers l’abolition des fonds de péréquation et du fédéralisme fiscal qui a rompu le lien de solidarité entre Nord et Sud. En France, déjà, Frédéric Bierry, président de la Collectivité européenne d’Alsace, prônant la sortie de l’Alsace du Grand Est, développait l’argument d’un impôt alsacien utilisé pour le bien de l’Alsace. En Bretagne et en Corse, c’est la question du statut du résident qui se pose. Certes, des problèmes de logement existent dans ces deux régions. Toutefois, la plupart de ceux qui possèdent des maisons sur la côte bretonne viennent non de Paris, mais de Nantes ou de Rennes. En Corse, la volonté de réserver les logements aux Corses vivant sur l’île ou ayant une ascendance corse impliquerait d’évaluer un degré de « corsité » dont on comprend qu’il induit une typologisation ethnique de la population. Par ailleurs, si ces problèmes existent bien entendu, la réalité est qu’ils sont nationaux. Le logement est l’un des grands facteurs d’inégalité en France. Le fait d’en faire un sujet ethnicoculturel montre combien, y compris à gauche pour l’exemple breton, les lunettes identitaires ont fini par obscurcir le combat social et enterrer l’esprit républicain.

      [1] Morel B. La France en miettes, régionalismes l’autre séparatisme, Paris : Le Cerf 2023, p.8.

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