Par Pierre Micheletti, médecin, administrateur de SOS Méditerranée-France, président d’honneur d’Action Contre la Faim, membre associé de l’Observatoire Canadien sur les Crises et l’Action Humanitaire (OCCAH). Dernier ouvrage : « Action humanitaire : le crépuscule des Dieux ? » Éditions Un Monde Nouveau, à paraître.
Les organisations non gouvernementales (ONG) humanitaires représentent, avec les agences des Nations Unies et le mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, la troisième composante de l’aide internationale d’urgence. Elles forment une famille polymorphe et composite dans leurs compétences, leurs cadres juridiques et leurs origines géographiques. La typologie des associations dressée par l’économiste Édith Archambault livre de précieuses clés de lecture sur les différentes modalités de relations qu’entretiennent les associations avec les États des pays dont elles sont issues[1], en particulier sur les logiques en œuvre dans les pays européens et aux États-Unis d’Amérique.
On assiste, en France, à une multiplication des sources d’inquiétudes sur les possibilités d’agir des associations, ainsi que sur leur rôle comme actrices de construction sociale et de contre-pouvoir démocratique[2]. Les stratégies déployées à l’égard de SOS Méditerranée traduisent cette dynamique envers une ONG internationale française qui agit aux portes de l’Europe[3]. De la même façon, l’existence même de Greenpeace, créée en 1979, est remise en cause aux États-Unis après un jugement condamnant l’ONG à 345 millions de dollars (292 millions d’euros) de dommages et intérêts pour diffamation, complot, violation de propriété privée et interférence délictuelle dans le conflit qui l’oppose à l’entreprise Energy Transfer, chargée de la construction d’un oléoduc dans le Dakota du Nord[4]. Un parallèle s’impose désormais avec l’évolution de la place des « organisations issues de la société civile » (OSC) en matière de solidarité internationale.
Alors que nous approchons du 60e anniversaire du début de la guerre du Biafra, le retrait contraint de Médecins sans frontières (MSF) et d’autres ONG internationales de la bande de Gaza signe la tourmente que traverse le sans-frontiérisme, un mouvement né dans le drame et la famine qui ont, de 1967 à 1970, frappé la province du Nigéria et causé plus de deux millions de morts[5]. Même si la Cour suprême israélienne, sans se prononcer sur le fond, a accordé un sursis à 17 ONG, dont MSF, la durée de cette décision, comme la capacité concrète de permettre à nouveau l’intervention de professionnels internationaux, hypothèquent ce que l’on pourra attendre de ce sursis[6].
Empêcher MSF d’agir, c’est d’abord supprimer un acteur et un témoin majeur de la réponse humanitaire sur un territoire meurtri. C’est également assumer de déboulonner l’une des figures emblématiques de la place prise par les ONG dans la réponse à des urgences majeures. Pour la France, les premiers acteurs s’appelaient alors Bernard Kouchner, Xavier Emmanuelli ou Claude Malhuret, parmi d’autres membres fondateurs.
Nous observons quatre stratégies complémentaires menées par États et bailleurs publics qui se déploient, à Gaza comme dans d’autres pays sur des crises moins médiatisées, et qui construisent un risque d’empêchement progressif et contagieux des OSC.
La première stratégie est celle de l’effondrement des financements publics.
C’est ici l’existence même des organisations opérationnelles sur les terrains d’urgence humanitaire qui est posée.
On assiste depuis 2024 à une baisse des financements gouvernementaux des pays jusqu’alors donateurs importants, tels que l’Allemagne, la Grande-Bretagne ou la France. Le budget français de l’aide publique au développement (APD) a ainsi diminué de 38 % entre 2024 et 2026[7]. Cette baisse est présentée comme résultant de la volonté d’augmenter les efforts en matière de défense dans le contexte particulier de la guerre en Ukraine et d’ambiguïté de la protection à attendre de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN). Cette réorientation des financements publics vers les dépenses militaires ne manquera pas de rendre plus aigu encore le déclenchement de la guerre en Iran, initiée le 28 février 2026. Tel est déjà le cas, comme le dit l’alerte émise par l’Organisation des Nations Unies (ONU)[8]. L’extension récente des territoires en conflit survient alors que, début 2025, s’était produit un brusque retrait de la part des États-Unis, contributeur largement prépondérant de l’aide internationale. Par ailleurs, ces restrictions majeures sont survenues sur un système qui se déployait, à plus de 80 % des sommes mises à disposition, vers des crises choisies par les pays donateurs (financements dits « affectés »), dans une logique de compassion à géométrie variable, métissée d’arrière-pensées géostratégiques dans le choix des situations humanitaires prises en considération[9]. Un ciblage délibéré que les ONG disposant de fonds propres, comme c’est le cas pour Action Contre la Faim, MSF ou Médecins du Monde contribuaient à adoucir par la mobilisation des fonds provenant de leurs donateurs individuels.
Les dons provenant des États étaient largement majoritaires et émanaient d’un nombre restreint de pays contributeurs. Concernant l’argent public, le financement du système humanitaire international reposait essentiellement, jusqu’à fin 2024, sur les pays développés, membres du Comité d’aide au développement (CAD) et de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Cette dernière se définit comme « une organisation internationale d’études économiques, dont les pays membres — des pays développés pour la plupart — ont en commun un système de gouvernement démocratique et une économie de marché ».
Les pays extérieurs au CAD ont contribué en moyenne à 5 % de la somme totale versée par les gouvernements. Cette équation est restée globalement inchangée ces quinze dernières années. Les puissances émergentes (BRICS : Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) apportent des contributions insignifiantes au regard de leur revenu national brut (RNB). Elles s’élevaient ainsi à 1/20e environ de l’APD octroyée par le CAD selon le Conseil russe des affaires internationales[10]. Ainsi, en 2010, la Chine avait contribué à hauteur de 37,6 millions de dollars. Cette participation était alors inférieure à celle du Luxembourg (52 millions de dollars). Ce montant s’élèverait à plusieurs milliards de dollars en 2023.
Par ailleurs, 75 % des sommes injectées par la Chine le sont sous forme d’aide bilatérale aux gouvernements concernés par des crises humanitaires, alors même que nombre de crises contemporaines concernent des conflits dits « non-internationaux » qui opposent des troupes gouvernementales à des groupes armés qui remettent en cause les pouvoirs politiques en place dans ces pays[11].
L’Union européenne (UE) dans son ensemble (la Commission et les États membres) est, depuis sa création, l’un des principaux bailleurs humanitaires au monde. En avril 1992, la Commission européenne crée l’Office humanitaire de la communauté européenne (ECHO), devenu en 2004 la Direction générale de l’aide humanitaire et de la protection civile (DG ECHO). Les financements européens sont octroyés dans le cadre de partenariats avec 200 organismes issus des trois grandes familles d’acteurs humanitaires précédemment cités.
Le schéma ci-dessous éclaire sans équivoque les effets majeurs du retrait des États-Unis.

Les 20 principaux pays donateurs de l’aide humanitaire en 2023 /
Rapprochement entre leurs contributions dans le revenu national brut mondial des pays à haut revenu et dans les financements humanitaires.
La dissolution, début 2025, de l’agence de coopération internationale des États-Unis (USAid) constitua une décision qui restaure une certaine cohérence avec les logiques qui ont historiquement prévalu dans ce pays, concernant les relations de l’État avec les associations actives sur les politiques de solidarité. Contrairement aux pratiques en vigueur dans les pays européens, le modèle états-unien confie ainsi un rôle crucial à des acteurs privés, revendiquant souvent des valeurs religieuses, sans versements substantiels de fonds publics pour alimenter des programmes de soutien social.
Le retrait des États-Unis comme donateur de l’aide internationale n’est pas le seul résultat de la foucade isolée d’un dirigeant versatile et imprévisible. Elle peut être interprétée comme la restauration d’une posture ancienne de ce pays dans la place que joue, depuis le XIXe siècle et la « Conquête de l’Ouest », l’État américain dans ses politiques sociales et de solidarité[12] : un système qui fait la part belle à des organisations caritatives privées au service des plus précaires, laissés sur le bord du chemin du rêve américain. Nombre de décisions de Donald Trump, soutenues par la base de son électorat, trouvent leur ancrage dans cette matrice de l’imaginaire collectif d’un peuple promu à une « destinée manifeste[13] », celle-là même qui éclaire l’appétit décomplexé à revendiquer l’acquisition de nouveaux territoires.
Deuxième stratégie : une rhétorique de dénigrement des ONG.
La deuxième stratégie porte sur la remise en cause de l’efficacité ou de l’efficience des actions mises en œuvre ; à un discours de suspicion sur de prétendus liens entre ONG avec des parties au conflit ou des groupes terroristes ; ou à des accusations d’alimenter, sur les questions migratoires, les théories du « grand remplacement » et de l’appel d’air, dont SOS Méditerranée constitue une cible récurrente, alors même que les interventions de secours que réalise l’organisation se font toujours sur la base d’une validation formelle des autorités maritimes des espaces sur lesquels intervient l’Ocean Viking. Sans être exhaustifs, on peut ainsi citer la déclaration officielle du ministère des Affaires étrangères indien en 2020 qui affirmait que « les infractions à la loi ne peuvent être tolérées sous prétexte de défense des droits humains »[14], de même que la juridiquement inepte accusation « d’éco-terrorisme » du ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin en 2022 à l’encontre des Soulèvements de la Terre[15].
Une troisième stratégie réside dans des dissuasions à agir par des actes violents.
La violence dont sont victimes les acteurs humanitaires résulte d’actions délibérées ou collatérales dues, sur des terrains de conflits armés, à la non-discrimination entre combattants et populations civiles, auprès desquelles évoluent les acteurs humanitaires pendant les offensives militaires. La mortalité parmi les humanitaires a ainsi atteint des niveaux inégalés sur la bande de Gaza, avec 390 personnels tués pendant la seule année 2024[16], comme l’a été la mortalité parmi la population civile, avec plus de 70 000 morts depuis le 7 octobre 2023, chiffre aujourd’hui admis par les autorités israéliennes[17]. Récemment encore, le 24 août 2025, une vedette des garde-côtes libyens largement subventionnés par l’Union européenne s’est livrée à une attaque potentiellement meurtrière contre le navire de Ocean Viking, dans les eaux internationales, attaque restée sans réaction concrète de dénonciation ou d’investigation de la part de l’UE.
Une quatrième catégorie d’entraves judiciaires ou réglementaires complète le tableau des difficultés auxquelles sont confrontées les organisations humanitaires.
Plus de 130 pays ont ainsi adopté des restrictions à l’égard des ONG internationales financées par des fonds étrangers au cours des trois dernières décennies[18]. C’est ce qui vient de se passer à Gaza, avec l’injonction faite aux ONG de communiquer des informations relatives à leurs employés, qu’elles refusent faute de garanties obtenues. Ceci a conduit au bannissement de 37 ONG désormais privées de l’accès à ce territoire.
La bande de Gaza illustre ainsi une accélération inédite des stratégies décrites précédemment, sans pour autant constituer une situation totalement nouvelle, ce qu’illustre la baisse continue du nombre nouvelles organisations. Si entre 1990 et 2000, le nombre d’ONG internationales a progressé de 42 %, leur nombre a augmenté de moins de 5 % entre 2010 et 2020[19], traduisant de façon plus insidieuse les effets cumulés des entraves qui se dressent désormais devant la mobilisation des sociétés civiles, du moins dans les schémas jusqu’ici usuels des mobilisations citoyennes.
La paralysie opérationnelle croissante des ONG a aussi pour corollaire d’affaiblir davantage encore les ressources financières dédiées à l’aide internationale d’urgence. En effet, sur les 41 milliards de dollars déployés pour l’aide humanitaire mondiale, les dons privés, majoritairement obtenus par les ONG auprès de leurs donateurs individuels, représentaient, avant le retrait des États-Unis environ 20 % des recettes mobilisées[20]. Ces mêmes ONG sont par ailleurs récipiendaires de près de 20 % des fonds publics disponibles chaque année[21]. C’est dire combien les différentes entraves qui se dressent désormais affaiblissent un acteur crucial de l’aide internationale. Ainsi, les baisses de financements ont déjà eu pour effet, début 2026, la suppression de plus de 10 000 emplois par les ONG françaises en France et dans le monde[22]. Selon une enquête réalisée par la coordination internationale des ONG (ICVA), 68 % des ONG interrogées ont subi une baisse de financements de plus d’un million d’euros, avec des conséquences majeures sur les populations soutenues et sur les emplois[23].
Cette dynamique d’ensemble se cumule avec l’effondrement des budgets mis à disposition des agences humanitaires de l’ONU et crée, à terme, un paysage humanitaire déserté, désormais exposé à tous les scénarios alternatifs. Parmi eux, l’émergence d’opérateurs privés faisant fi du droit international humanitaire, une potentielle dystopie de la solidarité internationale, dont la Fondation humanitaire pour Gaza[24] aura constitué un éphémère, désastreux, et peut-être précurseur, galop d’essai.
Face à cela, il nous apparaît indispensable et urgent que l’Union européenne et la France défendent sans réserve une sanctuarisation de l’APD par les plus importants bailleurs, quitte à ce que les principaux membres du CAD de l’OCDE assument de prendre temporairement et en urgence le relais financier des États-Unis désormais défaillants. Il y a en effet urgence à trouver des alternatives concrètes au déficit de recettes pour l’aide d’urgence. Un déficit estimé, avant le conflit avec l’Iran, au minimum à 35 % des sommes nécessaires, alors même que ce conflit va entraîner une forte augmentation des populations relevant d’une aide primordiale. En outre, une prise de position publique médiatisée visant à défendre le travail des principales ONG internationales et la nécessité de protéger leurs salariés sur des terrains de conflits en particulier, apparaît nécessaire pour contrer le discours mortifère de nombreux États (en particulier les États-Unis) à leur égard, et en appeler à une responsabilité collective des États envers elles.
Ensuite, la France et l’Union européenne pourraient impulser la concrétisation au statut international des ONG (par une résolution à l’Assemblée générale des Nations Unies, une résolution législative du Conseil de sécurité, voire l’ouverture de négociations pour un traité international relatif à ce sujet) qui permette de contribuer à renforcer la sécurisation de leurs activités et des conditions de travail de leurs salariés. Ceci permettrait notamment à terme de renforcer la légitimité des ONG et de limiter les législations nationales agressives à leur encontre.
L’UE pourrait enfin impulser un élargissement du périmètre des pays donateurs et remédier aux brusques effets du retrait des États-Unis[25].
[1]Archambault, É. « Associations et pouvoirs publics : vers une convergence des modèles en Europe. » Revue française d’administration publique, 2017.
[2] Delfini, A & Talpin, J. L’état contre les associations, Anatomie d’un tournant autoritaire, Textuel, 2025.
[3] Micheletti, P., et al. « L’Union européenne ne peut prolonger davantage son inertie face aux menaces grandissantes qu’affrontent les ONG humanitaires en Méditerranée. », Institut Rousseau, 2025.
[4] Chapuis, N. « Jugée coupable de diffamation, Greenpeace menacée de disparition aux Etats-Unis après la confirmation d’un jugement à 345 millions de dollars », Le Monde, 2026.
[5] Joli, F. « L’enfer de la guerre du Biafra, tournant de l’action humanitaire moderne », L’humanitaire dans tous ses états, 2020.
[6] Jo Sader, M. e& Stephan, L. « Des ONG internationales obtiennent un sursis de la Cour suprême israélienne pour poursuivre leur travail dans les territoires palestiniens occupés », Le Monde, 2026.
[7] Charbonnier, N. « Budget 2026 : la baisse de l’aide publique au développement aura des incidences sur les populations concernées », France Inter, 2026.
[8] Jo Sader, M. « La guerre en Iran aggrave la crise humanitaire à Gaza et en Cisjordanie », Le Monde, 2026.
[9] Development Initiatives. Global Humanitarian Assistance Report 2022. Global Humanitarian Assistance, 2022, p96.
[10] Russian council, OECD unable BRICS unwilling can the international development assistance system change, Russian council, 2025.
[11] Sun, Y. « Can China fill the void in foreign aid ? », Brookings, 2025.
[12] Ehrenberg, A. La Société du malaise, Odile jacob, 2010.
[13] End, A. « La « destinée manifeste », ce concept du XIXe siècle repris par Trump », Le Devoir, 2025.
[14] Roy, S. « UN rights chief slams FCRA ‘used to stifle’ NGOs, govt reacts sharply », Indian express, 2020.
[15] Truong, N. « L’« écoterrorisme », une arme politique pour discréditer la radicalité écologiste », Le Monde, 2023.
[16] International NGO safety organisation, « INSO Statement on World Humanitarian Day », INSO, 2025.
[17] France 24, « Plus de 71 000 morts à Gaza : l’armée israélienne reconnaît le bilan du Hamas », France 24, 2026.
[18] Bush, S & Hadden, J. « The End of the Age of NGOs ? How Civil Society Lost Its Post–Cold War Power », Foreign affairs, 2025, p4.
[19] Bush, S & Hadden, J. « The End of the Age of NGOs ? How Civil Society Lost Its Post–Cold War Power », Foreign affairs, 2025, p2.
[20] Pearson, M., et al. Global Humanitarian Assistance Report 2025, ALNAP, 2025, p3.
[21] Pearson, M., et al. Global Humanitarian Assistance, ALNAP, 2025, p22.
[22] Bruyeron, O. « La solidarité internationale ne peut pas disparaître dans le silence », La Tribune, 2026.
[23] ICVA, L’impact de la suspension du financement américain, ICVA, 2025.
[24] Micheletti, P. « Le déploiement de la « Fondation humanitaire de Gaza » est une étape supplémentaire dans l’effondrement du système international de secours », Institut Rousseau, 2025.
[25] Micheletti, P. « Après l’arrêt de l’aide américaine, l’Europe doit jeter les bases d’un nouveau modèle humanitaire », Le Monde, 2025.