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Économie circulaire : un nécessaire recadrage ou pourquoi « l’économie circulaire » ne peut plus s’écrire au singulier

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Économie circulaire : un nécessaire recadrage ou pourquoi « l’économie circulaire » ne peut plus s’écrire au singulier

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Sommaire

    Économie circulaire : un nécessaire recadrage ou pourquoi « l’économie circulaire » ne peut plus s’écrire au singulier

    Auteurs

    I. Introduction

    Mesure par mesure, le détricotage du Green Deal européen ne semble connaître aucune limite. Plan européen contre les pesticides, loi sur la nature, directive CSRD[1], règlement sur le devoir de vigilance des entreprises : le backlash organisé par la nouvelle majorité conservatrice au Parlement européen s’attaque à l’ambition de tous les volets du Pacte vert pour l’Europe. Néanmoins, l’un d’entre eux semble pour l’heure rester indemne. Cette exception, c’est l’économie circulaire.

    Depuis une décennie, les initiatives législatives en faveur de l’économie circulaire se multiplient en Europe[2]. La Commission européenne a adopté un volontarisme remarquable, avec un premier plan d’action en 2015, suivi d’un second plan en 2020. L’économie circulaire a été présentée par la Commission comme l’un des principaux piliers du Pacte vert. Si certains textes ont été durement négociés, révélant l’opposition d’acteurs de la filière, l’économie circulaire n’a pas souffert des mêmes reculs observés ailleurs en matière environnementale. Fort d’un soutien transpartisan, le second plan d’action pour l’économie circulaire a été décliné avec succès en une multitude de textes au niveau européen. Ils se sont succédé en l’espace de quelques années à un rythme soutenu : règlement sur les batteries (juillet 2023), directive sur les droits des consommateurs (février 2024), règlement sur l’éco-conception (juillet 2024), directive sur la réparation des biens (juillet 2024), directive sur les émissions industrielles et agricoles (août 2024), règlement restreignant l’exportation de déchets (mai 2024) et règlement sur les déchets d’emballage (février 2025).

    Cette inflation réglementaire sur l’économie circulaire se retrouve également au sein des États membres. En France, l’économie circulaire se retrouve au cœur d’un nombre croissant d’initiatives législatives[3]. Ainsi, la notion a marqué sa première apparition officielle en 2015 au sein de la « Loi sur la transition énergétique pour la croissance verte ». Le président de la République Emmanuel Macron s’en est également emparé en 2018 à travers le lancement d’une « Feuille de route pour une économie circulaire », qui a ensuite donné naissance à la « Loi anti-gaspillage pour une économie circulaire ». D’autres mesures liées à l’économie circulaire ont également été adoptées au sein de la « Loi Climat-Résilience » en 2021. Alors que le droit environnemental recule sur tous les fronts, l’économie circulaire se retrouve au cœur d’une véritable embolie législative. Comment expliquer un tel succès ?

    L’économie circulaire est un concept aux origines floues et aux définitions multiples. Si une diversité d’approches semble avoir coexisté durant de nombreuses années, c’est une vision techno-solutionniste qui s’est progressivement imposée dans l’espace public. L’économie circulaire a fait irruption dans le champ médiatique pour la première fois en 2002 à l’occasion de la sortie du livre « Cradle to Cradle, créer et recycler à l’infini »[4]. Ses deux auteurs, le chimiste industriel Michael Braungart et l’architecte William McDonough proposent dans cet essai ce qu’ils décrivent comme un changement économique structurel. Selon eux, l’économie suit un schéma linéaire, résumé par le triptyque « extraction-production-pollution ». Nocif et inefficace, ce modèle doit être remplacé par un nouveau circuit économique circulaire. En son sein, tout déchet devrait devenir une ressource pour un nouveau cycle de production tandis qu’un ensemble d’interventions techniques permettrait de rendre l’économie « 100 % circulaire ». Le concept même de déchet n’aurait alors plus de sens. Par exemple, l’éco-conception permettrait de réparer les produits manufacturés et d’éviter de nombreux déchets. Cette économie « circulaire », fonctionnant grâce à l’apport des énergies renouvelables, propose de résoudre les grands défis écologiques contemporains en mettant fin aux problèmes d’approvisionnement en matières premières, de pollution ou de gestion des déchets. L’économie circulaire pourrait, selon ses soutiens, verdir l’économie et, avec elle, la croissance.

    Dans une optique similaire, l’Ellen MacArthur Foundation avance que l’économie circulaire permettrait de « s’attaquer au changement climatique et à d’autres défis mondiaux, tels que la perte de biodiversité, les déchets et la pollution, en découplant l’activité économique de la consommation de ressources finies »[5]. En promettant une croissance « propre », l’économie circulaire pourrait réconcilier « peuple, business et environnement ». C’est d’ailleurs en tant que telle que l’économie circulaire a été promue dans les politiques publiques de nombreux pays depuis 20 ans[6].

    Alors même que le droit environnemental connaît des reculs généralisés en Europe, comment expliquer la progression fulgurante de l’économie circulaire dans les politiques publiques ? L’économie circulaire est-elle réellement capable de conduire nos économies vers une croissance verte et inclusive ?

    De toute évidence, la réponse est non. Tout d’abord, d’un point de vue théorique, une économie circulaire ne peut pas exister (section II). D’un point de vue pratique, l’économie circulaire ne rendra pas non plus la croissance « verte » (section III). Pourquoi alors un tel acharnement législatif ? En réalité, l’économie circulaire est un mythe politique participant à la légitimation et à l’expansion de l’économie marchande (section IV). Si l’économie circulaire comme levier d’une croissance verte relève bien de l’imposture, nous conclurons que des mesures de circularité sont nécessaires dans une optique de décroissance matérielle mondiale.

    Entre économie circulaire impossible, « chrématistique[7] circulaire » bien réelle, et besoin urgent d’ « économies circulaires », cet essai entend explorer l’une des principales illusions économiques de notre temps.

     

    II. Économie circulaire : un concept qui ne tourne pas rond ; ou pourquoi une économie circulaire ne peut pas exister

    En premier lieu, le concept d’économie circulaire est invalidé théoriquement par un siècle de recherches en physique ainsi qu’en économie écologique.

    1. L’impossibilité théorique d’une économie circulaire

    Théoriquement, une économie circulaire ne fait pas sens car toute activité de production obéit à un schéma fondamentalement linéaire. L’utopie d’une économie en cercle fermé satisfait les fantasmes des économistes néoclassiques depuis la seconde moitié du XIXe siècle[8]. Or, elle contredit les lois de la thermodynamique et, plus précisément, le principe d’entropie.

    Une économie sans extraction ni pollution ne peut pas exister. Toute activité de production implique l’utilisation de matières premières et d’énergie, qui génèrent des déchets. En ce sens, tout processus économique entraîne la transformation et la dégradation de flux de matières et d’énergie. Selon l’économiste Nicholas Georgescu-Roegen, ce schéma linéaire découle des règles de la thermodynamique auxquelles l’économie doit se plier[9]. Le premier principe de la thermodynamique établit que la quantité d’énergie dans un système isolé reste constante. Le second principe, quant à lui, introduit le concept d’entropie, défini comme la mesure de la dispersion d’énergie. Comme l’a montré Sadi Carnot en 1824, l’activité engendre des déperditions de chaleur. Comme le souligne Georgescu-Roegen, plus on transforme matières et énergie en biens et services, plus ils se dégradent[10]. Autrement dit, la matière et l’énergie utilisées perdent en qualité et se transforment ainsi en déchets. Par exemple, la combustion d’un morceau de bois génère des matériaux dégradés, moins intenses en énergie. Ici, des cendres. Il est théoriquement impossible « d’éliminer le concept de déchet », comme le soutiennent McDonough et Braungart.

    Si l’entropie concerne les milieux fermés, il faut souligner que la Terre n’en est pas un. Le soleil, par l’énergie qu’il dégage, alimente la biosphère en énergie qui se disperse ensuite graduellement. Or, le métabolisme énergétique des sociétés fossiles tend vers la dégradation de la matière et de l’énergie disponibles à une vitesse de plus en plus élevée. Une des caractéristiques de l’entropie est qu’elle croît de façon irréversible dans le temps. Ainsi, en milieu clos, chaque fois qu’un bien ou un service est produit, ressources et énergie sont altérées sans retour possible en arrière. À l’échelle humaine[11], toute activité économique réduit la quantité et la qualité des ressources et de l’énergie disponibles. En tant que telle, l’économie est un processus irréversiblement linéaire, contredisant l’existence d’une économie supposément « circulaire ».

    2. Le plafond de verre de l’économie circulaire

    Contraintes par l’entropie, les politiques d’économie circulaire se heurtent à un plafond de verre. Leur seul horizon politique est de rendre l’économie « moins linéaire ». Comme le souligne l’économiste Giampietro dans son analyse des interactions entre économie et environnement, l’activité économique affecte la nature à travers l’extraction de ressources et le rejet de polluants et de déchets[12]. Ces flux primaires, inhérents à la production de biens et services, sont par nature inévitables. En revanche, des flux secondaires internes au système, comme la réintroduction de matières recyclées dans le cycle de production, peuvent partiellement réduire la demande en matières premières[13]. Cependant, les ressources recyclées dépendent de l’émission de déchets et donc de l’extraction de matières premières. Si les flux secondaires peuvent réduire les flux primaires, ils ne peuvent pas les remplacer intégralement. Les mesures d’économies circulaires, comme le recyclage, ne remettent donc pas fondamentalement en cause la linéarité des processus économiques[14].

    Par ailleurs, les opérations de recyclage augmentent elles aussi l’entropie du système. L’industrie du recyclage utilise matières et énergie pour transformer les déchets en nouveaux intrants dans le processus de production. Ce processus économique génère, lui aussi, des déchets. Les équipements utilisés s’usent et finissent eux-mêmes comme déchets, dont la valorisation exige l’extraction de nouvelles ressources et la génération de polluants. Le recyclage contribue à la dégradation des ressources et de l’énergie. Il ne permet pas à l’économie de fonctionner sans ressources ni déchets. Toutefois, les mesures de circularité peuvent rendre le système légèrement plus efficace et moins linéaire.

    Les autres mécanismes de l’économie circulaire ne dérogent pas à la règle. L’extension du cycle de vie des produits, par exemple par la fin de l’obsolescence programmée, pourrait permettre de réduire la demande en certains biens sans limiter leur usage. Le schéma linéaire de production économique n’est toutefois pas remis en cause. De même, l’éco-conception pourrait réduire le besoin en matières premières et la production de déchets. Cependant, des pièces détachées seraient toujours nécessaires au bon fonctionnement de l’économie : le schéma linéaire « extraction-production-pollution » lié à l’entropie demeure.

    L’innovation technologique ne change pas sensiblement la donne. Les mesures d’efficacité matérielle pourraient, en théorie, ralentir la consommation de ressources dans un scénario idéal où l’effet rebond n’existerait pas. Toutefois, il existe. Les gains d’efficacité des moteurs thermiques ont par exemple été largement réinvestis dans des gains de compétitivité hors-prix pour les constructeurs (sièges chauffants, habitacles plus lourds, etc.), entraînant l’augmentation du poids des véhicules. Le changement technologique, comme toutes les autres politiques de circularité, ne remet pas en cause la nature linéaire de l’économie. Le concept d’« économie circulaire » dans son acception dominante[15] relève donc de la contradictio in adjecto, de l’oxymore ou, plus prosaïquement, de la tromperie.

    III. Croissance circulaire : anatomie d’un échec annoncé ; ou pourquoi l’économie circulaire ne peut pas rendre la croissance verte

    Au niveau mondial, l’impossibilité théorique d’une économie dite « circulaire » se double d’un échec pratique à concilier croissance économique et limites planétaires.

    1. L’échec annoncé d’une croissance circulaire

    Tout d’abord, malgré la multiplication des textes de loi sur l’économie circulaire, ses succès pratiques restent à démontrer. Comme expliqué précédemment, l’horizon politique de l’économie circulaire est celui d’un simple découplage relatif entre empreinte écologique et production. Or, même ce maigre résultat n’a pour l’heure pas été atteint. Loin d’un découplage relatif, on observe en effet depuis 2008 une re-matérialisation de l’économie mondiale[16]. La consommation de matières premières croît désormais plus vite que la production. La promotion de l’économie circulaire s’accompagne ainsi de pertes nettes d’efficacité environnementale. Bien que ce phénomène ne soit pas imputable en soi à l’économie circulaire, il en marque cependant l’échec. Pire encore, l’économie circulaire pourrait apparaître comme une caution politique, une illusion d’optique masquant dans l’espace médiatique et politique la dure réalité de la re-matérialisation de la production mondiale. Au niveau mondial, les signes de faiblesse de l’économie circulaire s’additionnent. Ainsi, le taux de recyclage des déchets a décliné de 2018 à 2020[17].

    Deux facteurs compliquent davantage l’éventualité d’une croissance circulaire. D’abord, une question d’ordre de grandeur. Avec un taux de croissance modeste de 1,5 % par an, le produit intérieur brut (PIB) triplerait en 75 ans. Or, dans un contexte de re-matérialisation structurelle de l’économie mondiale, il est difficile de croire qu’une économie circulaire aux résultats fragiles, voire inexistants, pourrait seule réduire l’empreinte matérielle globale en dessous du seuil critique des limites planétaires.

    Le second facteur relève de rendements matériels décroissants : aujourd’hui, il faut extraire trois fois plus de matériaux pour obtenir une unité de métal qu’en 1900[18]. Les gisements les mieux dotés étant épuisés, les entreprises minières doivent creuser davantage, multipliant ainsi les impacts sur la biosphère. Cette nouvelle contrainte rend encore plus improbable, sinon impossible, de concilier croissance de la production et respect des limites planétaires. Alors que les tenants de l’économie « circulaire » pensent que de simples ajustements techniques pourraient nous mener vers une croissance verte, les faits semblent radicalement les contredire. Il semble alors qu’au-delà de sa valeur théorique douteuse, l’économie circulaire est incapable, en pratique, de garantir une croissance verte ou un développement durable.

    1. Des analyses prospectives peu encourageantes

    Dans la récente étude produite conjointement avec l’économiste Tiziano Distefano, nous démontrons que des mesures d’économie circulaire seraient bien incapables de remplir les objectifs qui leur ont été assignés[19][20]. Cette étude prospective se base sur le modèle de macroéconomie écologique EUROGREEN[21], qui analyse dans sa dernière version l’empreinte matérielle et déchets de l’économie française. Ce modèle permet de mesurer l’impact de politiques économiques, par exemple de pratiques dites « d’économie circulaire » sur une grande diversité de variables sociales, économiques et environnementales. Après un grand nombre de simulations macroéconomiques, le résultat est sans appel : les politiques d’économie circulaire ne peuvent pas mener l’économie française vers une croissance verte. Ainsi, même dans les scénarios les plus optimistes, « l’économie circulaire » ne parvient pas à découpler de manière absolue l’empreinte carbone et matérielle du PIB. Si un certain découplage relatif peut être observé dans nos résultats, celui-ci augmenterait les inégalités sociales. Empiriquement, les politiques actuelles de soutien à l’économie circulaire ont entraîné des conséquences sociales désastreuses. Par exemple, l’établissement de chaînes de valeur internationales s’est fait au détriment des écosystèmes locaux et de la santé des riverains en Chine et en Indonésie[22], où nombre de déchets ont été exportés. Rien n’indique que les mécanismes d’économie circulaire pourraient rapprocher l’économie mondiale d’un « développement durable » qui réconcilierait les peuples, la planète et les profits. En réalité, sans remise en cause profonde de nos systèmes économiques fondés sur la croissance, les politiques de « circularité » sont condamnées à l’écologie de façade.

    Jusqu’ici, nous avons cherché à démontrer que le concept d’économie circulaire est une imposture à la fois théorique et pratique dans une société thermodynamique. Toute activité économique repose sur l’utilisation de ressources et d’énergie, générant inévitablement des déchets. L’économie suit donc une dynamique par essence linéaire, qui découle du principe physique d’entropie. Les mécanismes dits « d’économie circulaire » permettent des gains d’efficacité sans remise en cause fondamentale de la linéarité de l’économie. Leur unique horizon politique est de rendre l’économie moins linéaire. La re-matérialisation de l’économie depuis 2008 et des rendements matériels décroissants suggèrent que l’économie circulaire ne pourra pas remplir ses promesses de croissance verte.

    Reste alors la question : pourquoi ce concept est-il toujours si largement promu dans l’espace public ?

    IV. Une écologie du marché, par le marché, pour le marché ; ou pourquoi l’économie circulaire est en réalité une chrématistique circulaire 

    S’il ne faut pas douter a priori des bonnes intentions de certains acteurs locaux promouvant « l’économie circulaire » dans une optique de soutenabilité forte, cette notion est sciemment instrumentalisée pour légitimer et renforcer l’économie marchande dans sa course destructrice vers les profits.

    1. Un mythe politique au service du statu quo

    Tout d’abord, l’économie « circulaire » est un mythe politique dont la fonction principale est de légitimer le statu quo. Il a permis de renforcer la confiance dans l’économie marchande, dans un contexte de prise de conscience des enjeux environnementaux. Le mythe de l’économie circulaire a été utilisé pour désamorcer les doutes sur la capacité du capitalisme à préserver la biosphère. L’économie « circulaire » a légitimé le statu quo en faisant croire qu’une croissance verte est possible. Comme nous l’avons montré précédemment, cette notion ne tient ni sur le plan théorique ni dans la pratique : les politiques qu’elle inspire ne peuvent pas aboutir à une véritable croissance verte ni à un développement durable. Pourtant, elle crée l’illusion qu’il suffirait d’ajuster certaines variables techniques du système actuel pour répondre à l’urgence écologique. En cela, elle propose une vision de l’écologie profondément compatible avec la logique du marché.

    L’économie circulaire repose sur un imaginaire technique, où toute solution et tout problème sont perçus comme essentiellement techniques et non systémiques. Ce cadrage de l’écologie a pour effet de décentrer la critique sur des aspects superficiels du système économique. La promotion du recyclage, de l’éco-conception et de mesures d’efficacité matérielle par le progrès technologique permettraient dans cette perspective d’apporter une réponse définitive aux questions environnementales. Ce faisant, la notion d’économie circulaire invisibilise délibérément les principales causes systémiques de l’urgence écologique : la croissance économique et l’accumulation de profits. En se concentrant sur les paramètres plutôt que sur les paradigmes, il déplace le débat du cœur vers la périphérie et désamorce tout potentiel de changement systémique[23].

    En résumant les problématiques environnementales à un problème technique plutôt que politique, l’économie circulaire propose un avenir sans choix, une transition sans changement. Elle renforce l’impression que, comme le soulignait Margaret Thatcher, « there is no alternative ». L’économie circulaire est ainsi une illusion incapacitante qui légitime le statu quo[24].

    En plus de neutraliser les critiques, la notion d’économie circulaire légitime une vision de l’écologie fondamentalement favorable à l’économie de marché. En se présentant comme une solution gagnante-gagnante, l’économie circulaire nie les inégalités structurelles à l’origine de l’urgence écologique. L’Ellen MacArthur Foundation illustre parfaitement cette approche : l’économie circulaire réalignerait les intérêts de l’environnement, des peuples et des entreprises. Ce concept d’économie circulaire met ainsi sous silence les tensions sociales et économiques à l’origine du dépassement des limites planétaires. Aujourd’hui, les 10 % les plus riches émettent en moyenne 15,6 tonnes de CO2 par an, contre 3,8 tonnes chez les 50 % les plus pauvres[25]. De même, il est de notoriété publique que la responsabilité des pays riches dans l’urgence écologique dépasse de très loin celle des pays pauvres. En gommant ces inégalités et l’existence d’intérêts fondamentalement opposés, le concept d’économie circulaire nie l’éventualité même du conflit politique et, de sa forme institutionnalisée, le débat démocratique. L’économie circulaire se réfugie derrière un techno-solutionnisme par essence irréaliste pour masquer la présence d’arbitrages politiques qui doivent être démocratiquement débattus. Comment répondre à l’urgence écologique ? Qui devra financer la transformation économique qui en découle ? Qui verra son pouvoir renforcé ou diminué ? Nier ces conflits, c’est mettre sous le tapis toute possibilité de réflexion démocratique sur l’avenir de notre société. En faisant la promotion d’une croissance circulaire gagnante-gagnante en réalité impossible, l’économie circulaire fait obstruction au débat démocratique et protège un système socialement comme écologiquement destructeur.

    L’économie circulaire se présente également sous l’angle d’une politique de « bon sens », qui renforce encore davantage l’aspect dépolitisant de ce concept. Limiter la pollution, améliorer l’efficacité matérielle, trier et recycler les déchets seraient une évidence pour tout individu rationnel. Ce cadrage permet une nouvelle fois de soustraire les décisions environnementales à la délibération démocratique et d’imposer l’idée qu’« il n’y a pas d’alternative » à un techno-solutionnisme circulaire.

    Or, le choix du modèle de « l’économie circulaire » est éminemment politique.
    Ce concept accorde une place prépondérante à l’innovation privée et au changement technologique comme moteurs de la transition écologique. Dans cette perspective, l’État se voit cantonné à un rôle de simple régulateur : il garantit le bon fonctionnement des marchés sans intervenir directement, selon la logique ordo-libérale dominant dans l’Union européenne. L’économie circulaire est alors un mythe politique performatif : cette notion fait adhérer les citoyens à une vision pro-marché de l’écologie tout en les rassurant sur une prétendue action environnementale des pouvoirs publics. Ce faisant, elle légitime le statu quo. Loin d’une véritable sobriété, cette économie circulaire s’inscrit dans la continuité du modèle capitaliste fondé sur l’accumulation des profits.

    2. Une chrématistique circulaire bien réelle

    En plus d’être un mythe politique qui légitime une vision dépolitisée et néolibérale de l’écologie, l’économie circulaire a, dans les faits, contribué à l’expansion de l’économie de marché. Si « l’économie circulaire » se présente sous les auspices d’une « économie » au sens d’Aristote, elle représente en réalité une « chrématistique » fondée sur la recherche illimitée de profits. Théorisé par Aristote, le terme d’ « économie » désigne à l’origine la bonne gestion des ressources rares (ecos, nomos) au sein du foyer. Toutefois, la notion « d’économie circulaire » est en réalité un mythe politique aux effets économiques bien concrets. Elle permet l’extension du domaine de la marchandise, l’ouverture de nouveaux marchés et l’accumulation de profits.

    En pratique, l’économie circulaire accompagne le mouvement d’extension du domaine de la marchandise. Selon Karl Polanyi[26], le libéralisme économique repose sur l’extension sans fin du domaine de la marchandise. Tout élément peut devenir objet d’échange marchand, régi par la loi de l’offre et de la demande. Le marché a ainsi la propension à s’étendre sans limites. En déracinant l’échange économique du cadre des relations sociales ordinaires, le marché permet l’accumulation de profits sans considération éthique ou morale. L’économie circulaire favorise l’extension du domaine de la marchandise. Selon l’Ellen MacArthur Foundation, la création de valeur marchande se situe au cœur du concept d’économie circulaire. Celle-ci permet ainsi de « valoriser » des biens auparavant sans prix : les déchets. Historiquement, les déchets ont constitué un bien commun négatif, hors du marché. Les déchets étaient en effet accessibles à tous, sans valeur marchande. Ils ont donc pu représenter un moyen de subsistance informel pour les personnes les plus pauvres. L’économie circulaire promet justement de transformer ce bien commun sans valeur monétaire en marchandise. Les déchets, une fois traités, peuvent être échangés sur un marché, où ils deviennent le véhicule du profit.

    Au-delà de cet aspect théorique, l’économie circulaire s’est révélée hautement lucrative pour le secteur privé. En effet, le développement de l’économie circulaire a permis à certaines entreprises de tirer des bénéfices de la collecte de déchets, du recyclage et de l’innovation. Selon un rapport de McKinsey, l’économie circulaire offrirait des perspectives considérables de création de valeur, de réduction des coûts et d’augmentation des marges pour les entreprises[27]. En d’autres termes, elle s’inscrit pleinement dans une logique capitaliste : réduire les coûts, accroître la productivité, conquérir de nouveaux marchés, maximiser la vente et les profits. Loin du mythe politique d’une croissance circulaire, l’économie circulaire apparaît donc plutôt comme une source bien réelle de profits. Ainsi, « l’économie » circulaire n’offre pas de perspective réelle de diminution de l’empreinte matérielle mondiale. En cela, elle ne relève pas de l’économie au sens aristotélicien du terme mais bien de « chrématistique », de la recherche illimitée du profit. En ce sens, en lieu et place d’une « économie circulaire », les politiques publiques actuelles soutiennent une « chrématistique de la circularité » qui s’habille du vocabulaire de la durabilité pour mieux prolonger l’ordre capitaliste existant.

    1. La béquille d’une croissance européenne en berne

    Si l’économie circulaire a été promue avec une telle intensité au sein des économies européennes, c’est car la chrématistique circulaire leur offre de nouvelles perspectives de croissance économique. Les mécanismes dits « de circularité » légitiment un renouvellement du capital productif. La mise en vente de nouveaux produits au design circulaire ou aux technologies plus efficaces favorise le remplacement de machines anciennes par de nouveaux équipements réputés plus « vertueux ». Or, ce mécanisme est en soi source de croissance économique. Cette chrématistique circulaire participe en réalité au phénomène de « destruction créatrice »[28], qui génère une importante activité économique. Comme le soulignait l’économiste Joseph Schumpeter, un « capitalisme stationnaire n’existe pas », c’est une contradiction théorique. Selon lui, le capitalisme ne peut survivre qu’en se transformant de manière permanente. C’est l’apparition de nouveaux biens, plus compétitifs sur les marchés, qui est le moteur de la croissance économique. La chrématistique circulaire s’inscrit pleinement dans cette dynamique : elle favorise l’efficacité matérielle des designs, réduit les pertes et peut entraîner des gains de compétitivité-prix. L’économie circulaire favorise également des gains de « compétitivité hors-prix ». Le Green Deal permettrait ainsi des gains de compétitivité à travers le développement d’une industrie verte européenne capable de se distinguer sur des marchés internationaux fortement compétitifs. Derrière des vœux pieux de croissance verte, les politiques « d’économie circulaire » veulent en réalité contribuer à relancer le modèle de croissance et d’accumulation capitaliste européen. Cet argumentaire a d’ailleurs été largement mobilisé par Ursula von der Leyen et la Commission européenne à l’occasion de la présentation du Green Deal européen. À rebours d’une approche aristotélicienne de l’économie, centrée sur la gestion des ressources, la chrématistique circulaire devient ici le levier de la création de nouveaux marchés et, par conséquent, de croissance. Ainsi, « l’économie circulaire » doit être comprise non pas comme partie d’un réel effort pour maintenir l’empreinte écologique mondiale sous le seuil critique des limites planétaires, mais plutôt comme la béquille industrielle d’un capitalisme européen en crise.

    De fait, la notion d’ « économie circulaire » est un mythe politique : il ne fait pas sens d’un point de vue théorique et ne permettra pas une croissance verte d’un point de vue pratique. L’acharnement législatif dont fait l’objet cette notion s’explique par sa fonction idéologique : l’économie circulaire légitime l’économie de marché et contribue à son expansion. Au sein de l’Union européenne, elle est même perçue comme le moyen de relancer par la « destruction créatrice » un modèle de croissance européen en berne. Ainsi, sous l’apparence de la sobriété, l’économie circulaire est en réalité une « chrématistique circulaire » instrumentalisée pour supporter la recherche illimitée du profit. Loin de tout potentiel transformateur, l’économie (ou plutôt chrématistique) circulaire fait alors partie intégrante du système productiviste qu’il feint de dépasser.

    V. Conclusion ; ou pourquoi la recherche d’économies circulaires doit aller de pair avec une politique de décroissance

    De toute évidence, l’économie circulaire ne remplira pas ses promesses. En plus d’être théoriquement impossible, le concept d’économie circulaire semble bien incapable de délivrer la croissance économique de ses contraintes écologiques. En cela, une croissance circulaire est hors de portée. Si l’économie circulaire est mise en avant sur la scène politique, c’est dans le but de légitimer un cadrage techno-solutionniste et dépolitisé de la lutte contre le réchauffement climatique. En cela, elle est un instrument politique au service du statu quo. Alors qu’elle sert en pratique l’extension du domaine de la marchandise et le renouvellement du modèle de croissance européen, nous arguons que l’économie circulaire n’existe pas. Nous sommes plutôt confrontés à une « chrématistique circulaire », dont le seul objectif est la recherche de profits.

    Faut-il alors renoncer définitivement à toute mesure de circularité ?

    Au contraire : la recherche d’ « économies circulaires » est nécessaire au succès politique d’un programme macroéconomique de décroissance. Les pays riches produisent et consomment trop : ils dépassent très largement leur juste part des limites planétaires. L’enjeu de ce siècle est de déterminer comment respecter notre budget écologique tout en garantissant à toutes et à tous des conditions de vie décentes. Cet espace restreint a un nom : c’est la « zone de sécurité », théorisée par Kate Raworth dans sa désormais célèbre « économie du doughnut »[29]. Dans cet arbitrage entre production, limitation de l’empreinte écologique et réponse aux besoins fondamentaux des citoyens, la marge de manœuvre est fine. Toutes les économies sont bonnes à prendre. Les politiques de circularité peuvent précisément être la source d’ « économies circulaires », c’est-à-dire de baisse de la consommation de ressources rares et limitées. Par exemple, la fin de l’obsolescence programmée pourrait permettre aux citoyens de garder leurs produits électroménagers plus longtemps, réduisant mécaniquement la demande, la production et les dommages écologiques qui y sont liés. Par ailleurs, dans une économie en croissance, les gains d’efficacité liés aux politiques de circularité servent à gagner en compétitivité, baisser les coûts et finalement à augmenter la production et son coût écologique. Dans une économie en décroissance, les gains de circularité ne seraient pas réinvestis : ils pourraient simplement contribuer à la baisse de l’empreinte matérielle de l’économie. Ainsi, à l’inverse d’une économie circulaire qui légitime l’idéologie marchande de la croissance, la recherche d’économies circulaires doit devenir un des principaux piliers d’une économie en décroissance.

    Pour servir le bien commun, il faut abandonner le concept trompeur d’économie circulaire et laisser derrière nous la réalité prédatrice d’une chrématistique circulaire. À contrario, il nous appartient de promouvoir sobriété et « économies circulaires » dans un monde en décroissance.

    Dans les politiques et les discours : l’économie circulaire ne peut définitivement plus s’écrire au singulier.

     

    Recommandations :

    • Le terme « d’économie circulaire » doit être effacé du lexique des politiques publiques.
    • L’économie circulaire (au singulier) doit être vue comme un des simples alibis de la croissance verte. Nous proposons, pour marquer cette différence, de la renommer en « chrématistique de la circularité ».
    • L’urgence est la recherche d’ « économies circulaires » dans un monde en décroissance.
    • Une « Loi pour une décroissance prospère et durable » devrait ainsi adjoindre politiques de circularité, instauration de plafonds écologiques et élaboration de stratégies de décroissance.

    [1]« Corporate Sustainability Reporting Directive » ou « Directive européenne relative à la publication d’informations en matière de durabilité par les entreprises ». Ce texte vise à rendre obligatoire pour les entreprises la publication de rapports extra-financiers sur l’impact social et environnemental de leurs activités.

    [2] Union européenne, Vue d’ensemble – Économie circulaire – Eurostat, Eurostat, consulté le 24 octobre 2025.

    [3] Ministères Transition écologique, Aménagement du territoire, Transports, Ville et logement, Économie circulaire, consulté le 24 octobre 2025.

    [4] Mc Donough, W. & Braungart, M., Cradle to cradle: Créer et recycler à l’infini, Alternatives éditions, 2012.

    [5] Ellen MacArthur Foundation, Circular economy introduction – overview, Ellen MacArthur Foundation, consulté le 24 octobre 2025.

    [6] Ministères Transition écologique, Aménagement du territoire, Transports, Ville et logement, Économie circulaire, consulté le 24 octobre 2025.

    [7] La « chrématistique » est un concept créé par Aristote qui décrit l’accumulation sans fin de monnaie afin de servir un intérêt personnel. Il l’oppose à « l’économie », la gestion des ressources rares au sein du foyer.

    [8] Raworth, K., La théorie du Donut, Place des éditeurs, 2018.

    [9] Georgescu-Roegen, N., The Entropy Law and the Economic Process, Harvard University Press, 1971.

    [10] Georgescu-Roegen, N., The Entropy Law and the Economic Process, Harvard University Press, 1971.

    [11] Les stocks de ressources et d’énergie se reconstituent à très long terme, au terme de processus biologiques et physiques complexes.

    [12] Giampietro, M. & Funtowicz, S. O., «From elite folk science to the policy legend of the circular economy », Environmental Science & Policy, 2020.

    [13] Pour cela, la production doit rester constante.

    [14] Giampietro, M., « On the Circular Bioeconomy and Decoupling: Implications for Sustainable Growth », Ecological Economics, 2019.

    [15] Celle portée par l’Ellen MacArthur Foundation, qui voit l’économie circulaire comme le moyen d’atteindre une croissance verte. Cette vision se retrouve dans de nombreuses politiques publiques à l’échelle française et européenne.

    [16] Hickel, J., Less Is More: How Degrowth Will Save the World, Random House, 2020.

    [17] Hickel, J., Less Is More: How Degrowth Will Save the World, Random House, 2020.

    [18] Hickel, J., Less Is More: How Degrowth Will Save the World, Random House, 2020.

    [19] Boutiab, A., « The Roads Towards Raw Materials Sustainability: a French Case Study », SEEDS, Sustainability Environmental Economics and Dynamics Studies, 2024.

    [20] Boutiab, A. & Distefano, T., « Squaring the Circle: When Circular Economy Meets Post-Growth », à paraître prochainement, 2026.

    [21] D’Alessandro, S., et al., « Feasible Alternatives to Green Growth », Nature Sustainability, 2020.

    [22] Neilson, M., « Toxic Tofu ? How Plastic Waste from the West Fuels Food Factories in Indonesia », The Guardian, Global Development, 2025.

    [23] Meadows, D., Places to Intervene in a System, Whole earth, 1997.

    [24] Giampietro, M. & Funtowicz, S. O., «From elite folk science to the policy legend of the circular economy », Environmental Science & Policy, 2020.

    [25] Naccarato, E., « Inégalités climatiques : les 1 % les plus riches émettent autant de CO2 que deux tiers de l’humanité. », Oxfam France, 2023.

    [26] Polanyi, K., Origins of our time : the great transformation, In-house reproduction, 1945.

    [27] Bizley, D., « McKinsey & Co.: Circular Economy of Cement Could Be Worth €110 Billion by 2050 », World Cement, 2023.

    [28] Schumpeter, J.A., Business Cycles: A Theoretical, Historical, and Statistical Analysis of the Capitalist Process, Martino Pub., 1939.

    [29] Raworth, K., La théorie du Donut, Place des éditeurs, 2018.

    Publié le 5 mars 2026

    Économie circulaire : un nécessaire recadrage ou pourquoi « l’économie circulaire » ne peut plus s’écrire au singulier

    Auteurs

    Arthur Boutiab
    Arthur Boutiab est étudiant à Sciences Po et conseiller du Rapporteur Spécial de l’ONU à l’extrême-pauvreté et aux droits de l’Homme. Il s’exprime ici en son nom propre.

    I. Introduction

    Mesure par mesure, le détricotage du Green Deal européen ne semble connaître aucune limite. Plan européen contre les pesticides, loi sur la nature, directive CSRD[1], règlement sur le devoir de vigilance des entreprises : le backlash organisé par la nouvelle majorité conservatrice au Parlement européen s’attaque à l’ambition de tous les volets du Pacte vert pour l’Europe. Néanmoins, l’un d’entre eux semble pour l’heure rester indemne. Cette exception, c’est l’économie circulaire.

    Depuis une décennie, les initiatives législatives en faveur de l’économie circulaire se multiplient en Europe[2]. La Commission européenne a adopté un volontarisme remarquable, avec un premier plan d’action en 2015, suivi d’un second plan en 2020. L’économie circulaire a été présentée par la Commission comme l’un des principaux piliers du Pacte vert. Si certains textes ont été durement négociés, révélant l’opposition d’acteurs de la filière, l’économie circulaire n’a pas souffert des mêmes reculs observés ailleurs en matière environnementale. Fort d’un soutien transpartisan, le second plan d’action pour l’économie circulaire a été décliné avec succès en une multitude de textes au niveau européen. Ils se sont succédé en l’espace de quelques années à un rythme soutenu : règlement sur les batteries (juillet 2023), directive sur les droits des consommateurs (février 2024), règlement sur l’éco-conception (juillet 2024), directive sur la réparation des biens (juillet 2024), directive sur les émissions industrielles et agricoles (août 2024), règlement restreignant l’exportation de déchets (mai 2024) et règlement sur les déchets d’emballage (février 2025).

    Cette inflation réglementaire sur l’économie circulaire se retrouve également au sein des États membres. En France, l’économie circulaire se retrouve au cœur d’un nombre croissant d’initiatives législatives[3]. Ainsi, la notion a marqué sa première apparition officielle en 2015 au sein de la « Loi sur la transition énergétique pour la croissance verte ». Le président de la République Emmanuel Macron s’en est également emparé en 2018 à travers le lancement d’une « Feuille de route pour une économie circulaire », qui a ensuite donné naissance à la « Loi anti-gaspillage pour une économie circulaire ». D’autres mesures liées à l’économie circulaire ont également été adoptées au sein de la « Loi Climat-Résilience » en 2021. Alors que le droit environnemental recule sur tous les fronts, l’économie circulaire se retrouve au cœur d’une véritable embolie législative. Comment expliquer un tel succès ?

    L’économie circulaire est un concept aux origines floues et aux définitions multiples. Si une diversité d’approches semble avoir coexisté durant de nombreuses années, c’est une vision techno-solutionniste qui s’est progressivement imposée dans l’espace public. L’économie circulaire a fait irruption dans le champ médiatique pour la première fois en 2002 à l’occasion de la sortie du livre « Cradle to Cradle, créer et recycler à l’infini »[4]. Ses deux auteurs, le chimiste industriel Michael Braungart et l’architecte William McDonough proposent dans cet essai ce qu’ils décrivent comme un changement économique structurel. Selon eux, l’économie suit un schéma linéaire, résumé par le triptyque « extraction-production-pollution ». Nocif et inefficace, ce modèle doit être remplacé par un nouveau circuit économique circulaire. En son sein, tout déchet devrait devenir une ressource pour un nouveau cycle de production tandis qu’un ensemble d’interventions techniques permettrait de rendre l’économie « 100 % circulaire ». Le concept même de déchet n’aurait alors plus de sens. Par exemple, l’éco-conception permettrait de réparer les produits manufacturés et d’éviter de nombreux déchets. Cette économie « circulaire », fonctionnant grâce à l’apport des énergies renouvelables, propose de résoudre les grands défis écologiques contemporains en mettant fin aux problèmes d’approvisionnement en matières premières, de pollution ou de gestion des déchets. L’économie circulaire pourrait, selon ses soutiens, verdir l’économie et, avec elle, la croissance.

    Dans une optique similaire, l’Ellen MacArthur Foundation avance que l’économie circulaire permettrait de « s’attaquer au changement climatique et à d’autres défis mondiaux, tels que la perte de biodiversité, les déchets et la pollution, en découplant l’activité économique de la consommation de ressources finies »[5]. En promettant une croissance « propre », l’économie circulaire pourrait réconcilier « peuple, business et environnement ». C’est d’ailleurs en tant que telle que l’économie circulaire a été promue dans les politiques publiques de nombreux pays depuis 20 ans[6].

    Alors même que le droit environnemental connaît des reculs généralisés en Europe, comment expliquer la progression fulgurante de l’économie circulaire dans les politiques publiques ? L’économie circulaire est-elle réellement capable de conduire nos économies vers une croissance verte et inclusive ?

    De toute évidence, la réponse est non. Tout d’abord, d’un point de vue théorique, une économie circulaire ne peut pas exister (section II). D’un point de vue pratique, l’économie circulaire ne rendra pas non plus la croissance « verte » (section III). Pourquoi alors un tel acharnement législatif ? En réalité, l’économie circulaire est un mythe politique participant à la légitimation et à l’expansion de l’économie marchande (section IV). Si l’économie circulaire comme levier d’une croissance verte relève bien de l’imposture, nous conclurons que des mesures de circularité sont nécessaires dans une optique de décroissance matérielle mondiale.

    Entre économie circulaire impossible, « chrématistique[7] circulaire » bien réelle, et besoin urgent d’ « économies circulaires », cet essai entend explorer l’une des principales illusions économiques de notre temps.

     

    II. Économie circulaire : un concept qui ne tourne pas rond ; ou pourquoi une économie circulaire ne peut pas exister

    En premier lieu, le concept d’économie circulaire est invalidé théoriquement par un siècle de recherches en physique ainsi qu’en économie écologique.

    1. L’impossibilité théorique d’une économie circulaire

    Théoriquement, une économie circulaire ne fait pas sens car toute activité de production obéit à un schéma fondamentalement linéaire. L’utopie d’une économie en cercle fermé satisfait les fantasmes des économistes néoclassiques depuis la seconde moitié du XIXe siècle[8]. Or, elle contredit les lois de la thermodynamique et, plus précisément, le principe d’entropie.

    Une économie sans extraction ni pollution ne peut pas exister. Toute activité de production implique l’utilisation de matières premières et d’énergie, qui génèrent des déchets. En ce sens, tout processus économique entraîne la transformation et la dégradation de flux de matières et d’énergie. Selon l’économiste Nicholas Georgescu-Roegen, ce schéma linéaire découle des règles de la thermodynamique auxquelles l’économie doit se plier[9]. Le premier principe de la thermodynamique établit que la quantité d’énergie dans un système isolé reste constante. Le second principe, quant à lui, introduit le concept d’entropie, défini comme la mesure de la dispersion d’énergie. Comme l’a montré Sadi Carnot en 1824, l’activité engendre des déperditions de chaleur. Comme le souligne Georgescu-Roegen, plus on transforme matières et énergie en biens et services, plus ils se dégradent[10]. Autrement dit, la matière et l’énergie utilisées perdent en qualité et se transforment ainsi en déchets. Par exemple, la combustion d’un morceau de bois génère des matériaux dégradés, moins intenses en énergie. Ici, des cendres. Il est théoriquement impossible « d’éliminer le concept de déchet », comme le soutiennent McDonough et Braungart.

    Si l’entropie concerne les milieux fermés, il faut souligner que la Terre n’en est pas un. Le soleil, par l’énergie qu’il dégage, alimente la biosphère en énergie qui se disperse ensuite graduellement. Or, le métabolisme énergétique des sociétés fossiles tend vers la dégradation de la matière et de l’énergie disponibles à une vitesse de plus en plus élevée. Une des caractéristiques de l’entropie est qu’elle croît de façon irréversible dans le temps. Ainsi, en milieu clos, chaque fois qu’un bien ou un service est produit, ressources et énergie sont altérées sans retour possible en arrière. À l’échelle humaine[11], toute activité économique réduit la quantité et la qualité des ressources et de l’énergie disponibles. En tant que telle, l’économie est un processus irréversiblement linéaire, contredisant l’existence d’une économie supposément « circulaire ».

    2. Le plafond de verre de l’économie circulaire

    Contraintes par l’entropie, les politiques d’économie circulaire se heurtent à un plafond de verre. Leur seul horizon politique est de rendre l’économie « moins linéaire ». Comme le souligne l’économiste Giampietro dans son analyse des interactions entre économie et environnement, l’activité économique affecte la nature à travers l’extraction de ressources et le rejet de polluants et de déchets[12]. Ces flux primaires, inhérents à la production de biens et services, sont par nature inévitables. En revanche, des flux secondaires internes au système, comme la réintroduction de matières recyclées dans le cycle de production, peuvent partiellement réduire la demande en matières premières[13]. Cependant, les ressources recyclées dépendent de l’émission de déchets et donc de l’extraction de matières premières. Si les flux secondaires peuvent réduire les flux primaires, ils ne peuvent pas les remplacer intégralement. Les mesures d’économies circulaires, comme le recyclage, ne remettent donc pas fondamentalement en cause la linéarité des processus économiques[14].

    Par ailleurs, les opérations de recyclage augmentent elles aussi l’entropie du système. L’industrie du recyclage utilise matières et énergie pour transformer les déchets en nouveaux intrants dans le processus de production. Ce processus économique génère, lui aussi, des déchets. Les équipements utilisés s’usent et finissent eux-mêmes comme déchets, dont la valorisation exige l’extraction de nouvelles ressources et la génération de polluants. Le recyclage contribue à la dégradation des ressources et de l’énergie. Il ne permet pas à l’économie de fonctionner sans ressources ni déchets. Toutefois, les mesures de circularité peuvent rendre le système légèrement plus efficace et moins linéaire.

    Les autres mécanismes de l’économie circulaire ne dérogent pas à la règle. L’extension du cycle de vie des produits, par exemple par la fin de l’obsolescence programmée, pourrait permettre de réduire la demande en certains biens sans limiter leur usage. Le schéma linéaire de production économique n’est toutefois pas remis en cause. De même, l’éco-conception pourrait réduire le besoin en matières premières et la production de déchets. Cependant, des pièces détachées seraient toujours nécessaires au bon fonctionnement de l’économie : le schéma linéaire « extraction-production-pollution » lié à l’entropie demeure.

    L’innovation technologique ne change pas sensiblement la donne. Les mesures d’efficacité matérielle pourraient, en théorie, ralentir la consommation de ressources dans un scénario idéal où l’effet rebond n’existerait pas. Toutefois, il existe. Les gains d’efficacité des moteurs thermiques ont par exemple été largement réinvestis dans des gains de compétitivité hors-prix pour les constructeurs (sièges chauffants, habitacles plus lourds, etc.), entraînant l’augmentation du poids des véhicules. Le changement technologique, comme toutes les autres politiques de circularité, ne remet pas en cause la nature linéaire de l’économie. Le concept d’« économie circulaire » dans son acception dominante[15] relève donc de la contradictio in adjecto, de l’oxymore ou, plus prosaïquement, de la tromperie.

    III. Croissance circulaire : anatomie d’un échec annoncé ; ou pourquoi l’économie circulaire ne peut pas rendre la croissance verte

    Au niveau mondial, l’impossibilité théorique d’une économie dite « circulaire » se double d’un échec pratique à concilier croissance économique et limites planétaires.

    1. L’échec annoncé d’une croissance circulaire

    Tout d’abord, malgré la multiplication des textes de loi sur l’économie circulaire, ses succès pratiques restent à démontrer. Comme expliqué précédemment, l’horizon politique de l’économie circulaire est celui d’un simple découplage relatif entre empreinte écologique et production. Or, même ce maigre résultat n’a pour l’heure pas été atteint. Loin d’un découplage relatif, on observe en effet depuis 2008 une re-matérialisation de l’économie mondiale[16]. La consommation de matières premières croît désormais plus vite que la production. La promotion de l’économie circulaire s’accompagne ainsi de pertes nettes d’efficacité environnementale. Bien que ce phénomène ne soit pas imputable en soi à l’économie circulaire, il en marque cependant l’échec. Pire encore, l’économie circulaire pourrait apparaître comme une caution politique, une illusion d’optique masquant dans l’espace médiatique et politique la dure réalité de la re-matérialisation de la production mondiale. Au niveau mondial, les signes de faiblesse de l’économie circulaire s’additionnent. Ainsi, le taux de recyclage des déchets a décliné de 2018 à 2020[17].

    Deux facteurs compliquent davantage l’éventualité d’une croissance circulaire. D’abord, une question d’ordre de grandeur. Avec un taux de croissance modeste de 1,5 % par an, le produit intérieur brut (PIB) triplerait en 75 ans. Or, dans un contexte de re-matérialisation structurelle de l’économie mondiale, il est difficile de croire qu’une économie circulaire aux résultats fragiles, voire inexistants, pourrait seule réduire l’empreinte matérielle globale en dessous du seuil critique des limites planétaires.

    Le second facteur relève de rendements matériels décroissants : aujourd’hui, il faut extraire trois fois plus de matériaux pour obtenir une unité de métal qu’en 1900[18]. Les gisements les mieux dotés étant épuisés, les entreprises minières doivent creuser davantage, multipliant ainsi les impacts sur la biosphère. Cette nouvelle contrainte rend encore plus improbable, sinon impossible, de concilier croissance de la production et respect des limites planétaires. Alors que les tenants de l’économie « circulaire » pensent que de simples ajustements techniques pourraient nous mener vers une croissance verte, les faits semblent radicalement les contredire. Il semble alors qu’au-delà de sa valeur théorique douteuse, l’économie circulaire est incapable, en pratique, de garantir une croissance verte ou un développement durable.

    1. Des analyses prospectives peu encourageantes

    Dans la récente étude produite conjointement avec l’économiste Tiziano Distefano, nous démontrons que des mesures d’économie circulaire seraient bien incapables de remplir les objectifs qui leur ont été assignés[19][20]. Cette étude prospective se base sur le modèle de macroéconomie écologique EUROGREEN[21], qui analyse dans sa dernière version l’empreinte matérielle et déchets de l’économie française. Ce modèle permet de mesurer l’impact de politiques économiques, par exemple de pratiques dites « d’économie circulaire » sur une grande diversité de variables sociales, économiques et environnementales. Après un grand nombre de simulations macroéconomiques, le résultat est sans appel : les politiques d’économie circulaire ne peuvent pas mener l’économie française vers une croissance verte. Ainsi, même dans les scénarios les plus optimistes, « l’économie circulaire » ne parvient pas à découpler de manière absolue l’empreinte carbone et matérielle du PIB. Si un certain découplage relatif peut être observé dans nos résultats, celui-ci augmenterait les inégalités sociales. Empiriquement, les politiques actuelles de soutien à l’économie circulaire ont entraîné des conséquences sociales désastreuses. Par exemple, l’établissement de chaînes de valeur internationales s’est fait au détriment des écosystèmes locaux et de la santé des riverains en Chine et en Indonésie[22], où nombre de déchets ont été exportés. Rien n’indique que les mécanismes d’économie circulaire pourraient rapprocher l’économie mondiale d’un « développement durable » qui réconcilierait les peuples, la planète et les profits. En réalité, sans remise en cause profonde de nos systèmes économiques fondés sur la croissance, les politiques de « circularité » sont condamnées à l’écologie de façade.

    Jusqu’ici, nous avons cherché à démontrer que le concept d’économie circulaire est une imposture à la fois théorique et pratique dans une société thermodynamique. Toute activité économique repose sur l’utilisation de ressources et d’énergie, générant inévitablement des déchets. L’économie suit donc une dynamique par essence linéaire, qui découle du principe physique d’entropie. Les mécanismes dits « d’économie circulaire » permettent des gains d’efficacité sans remise en cause fondamentale de la linéarité de l’économie. Leur unique horizon politique est de rendre l’économie moins linéaire. La re-matérialisation de l’économie depuis 2008 et des rendements matériels décroissants suggèrent que l’économie circulaire ne pourra pas remplir ses promesses de croissance verte.

    Reste alors la question : pourquoi ce concept est-il toujours si largement promu dans l’espace public ?

    IV. Une écologie du marché, par le marché, pour le marché ; ou pourquoi l’économie circulaire est en réalité une chrématistique circulaire 

    S’il ne faut pas douter a priori des bonnes intentions de certains acteurs locaux promouvant « l’économie circulaire » dans une optique de soutenabilité forte, cette notion est sciemment instrumentalisée pour légitimer et renforcer l’économie marchande dans sa course destructrice vers les profits.

    1. Un mythe politique au service du statu quo

    Tout d’abord, l’économie « circulaire » est un mythe politique dont la fonction principale est de légitimer le statu quo. Il a permis de renforcer la confiance dans l’économie marchande, dans un contexte de prise de conscience des enjeux environnementaux. Le mythe de l’économie circulaire a été utilisé pour désamorcer les doutes sur la capacité du capitalisme à préserver la biosphère. L’économie « circulaire » a légitimé le statu quo en faisant croire qu’une croissance verte est possible. Comme nous l’avons montré précédemment, cette notion ne tient ni sur le plan théorique ni dans la pratique : les politiques qu’elle inspire ne peuvent pas aboutir à une véritable croissance verte ni à un développement durable. Pourtant, elle crée l’illusion qu’il suffirait d’ajuster certaines variables techniques du système actuel pour répondre à l’urgence écologique. En cela, elle propose une vision de l’écologie profondément compatible avec la logique du marché.

    L’économie circulaire repose sur un imaginaire technique, où toute solution et tout problème sont perçus comme essentiellement techniques et non systémiques. Ce cadrage de l’écologie a pour effet de décentrer la critique sur des aspects superficiels du système économique. La promotion du recyclage, de l’éco-conception et de mesures d’efficacité matérielle par le progrès technologique permettraient dans cette perspective d’apporter une réponse définitive aux questions environnementales. Ce faisant, la notion d’économie circulaire invisibilise délibérément les principales causes systémiques de l’urgence écologique : la croissance économique et l’accumulation de profits. En se concentrant sur les paramètres plutôt que sur les paradigmes, il déplace le débat du cœur vers la périphérie et désamorce tout potentiel de changement systémique[23].

    En résumant les problématiques environnementales à un problème technique plutôt que politique, l’économie circulaire propose un avenir sans choix, une transition sans changement. Elle renforce l’impression que, comme le soulignait Margaret Thatcher, « there is no alternative ». L’économie circulaire est ainsi une illusion incapacitante qui légitime le statu quo[24].

    En plus de neutraliser les critiques, la notion d’économie circulaire légitime une vision de l’écologie fondamentalement favorable à l’économie de marché. En se présentant comme une solution gagnante-gagnante, l’économie circulaire nie les inégalités structurelles à l’origine de l’urgence écologique. L’Ellen MacArthur Foundation illustre parfaitement cette approche : l’économie circulaire réalignerait les intérêts de l’environnement, des peuples et des entreprises. Ce concept d’économie circulaire met ainsi sous silence les tensions sociales et économiques à l’origine du dépassement des limites planétaires. Aujourd’hui, les 10 % les plus riches émettent en moyenne 15,6 tonnes de CO2 par an, contre 3,8 tonnes chez les 50 % les plus pauvres[25]. De même, il est de notoriété publique que la responsabilité des pays riches dans l’urgence écologique dépasse de très loin celle des pays pauvres. En gommant ces inégalités et l’existence d’intérêts fondamentalement opposés, le concept d’économie circulaire nie l’éventualité même du conflit politique et, de sa forme institutionnalisée, le débat démocratique. L’économie circulaire se réfugie derrière un techno-solutionnisme par essence irréaliste pour masquer la présence d’arbitrages politiques qui doivent être démocratiquement débattus. Comment répondre à l’urgence écologique ? Qui devra financer la transformation économique qui en découle ? Qui verra son pouvoir renforcé ou diminué ? Nier ces conflits, c’est mettre sous le tapis toute possibilité de réflexion démocratique sur l’avenir de notre société. En faisant la promotion d’une croissance circulaire gagnante-gagnante en réalité impossible, l’économie circulaire fait obstruction au débat démocratique et protège un système socialement comme écologiquement destructeur.

    L’économie circulaire se présente également sous l’angle d’une politique de « bon sens », qui renforce encore davantage l’aspect dépolitisant de ce concept. Limiter la pollution, améliorer l’efficacité matérielle, trier et recycler les déchets seraient une évidence pour tout individu rationnel. Ce cadrage permet une nouvelle fois de soustraire les décisions environnementales à la délibération démocratique et d’imposer l’idée qu’« il n’y a pas d’alternative » à un techno-solutionnisme circulaire.

    Or, le choix du modèle de « l’économie circulaire » est éminemment politique.
    Ce concept accorde une place prépondérante à l’innovation privée et au changement technologique comme moteurs de la transition écologique. Dans cette perspective, l’État se voit cantonné à un rôle de simple régulateur : il garantit le bon fonctionnement des marchés sans intervenir directement, selon la logique ordo-libérale dominant dans l’Union européenne. L’économie circulaire est alors un mythe politique performatif : cette notion fait adhérer les citoyens à une vision pro-marché de l’écologie tout en les rassurant sur une prétendue action environnementale des pouvoirs publics. Ce faisant, elle légitime le statu quo. Loin d’une véritable sobriété, cette économie circulaire s’inscrit dans la continuité du modèle capitaliste fondé sur l’accumulation des profits.

    2. Une chrématistique circulaire bien réelle

    En plus d’être un mythe politique qui légitime une vision dépolitisée et néolibérale de l’écologie, l’économie circulaire a, dans les faits, contribué à l’expansion de l’économie de marché. Si « l’économie circulaire » se présente sous les auspices d’une « économie » au sens d’Aristote, elle représente en réalité une « chrématistique » fondée sur la recherche illimitée de profits. Théorisé par Aristote, le terme d’ « économie » désigne à l’origine la bonne gestion des ressources rares (ecos, nomos) au sein du foyer. Toutefois, la notion « d’économie circulaire » est en réalité un mythe politique aux effets économiques bien concrets. Elle permet l’extension du domaine de la marchandise, l’ouverture de nouveaux marchés et l’accumulation de profits.

    En pratique, l’économie circulaire accompagne le mouvement d’extension du domaine de la marchandise. Selon Karl Polanyi[26], le libéralisme économique repose sur l’extension sans fin du domaine de la marchandise. Tout élément peut devenir objet d’échange marchand, régi par la loi de l’offre et de la demande. Le marché a ainsi la propension à s’étendre sans limites. En déracinant l’échange économique du cadre des relations sociales ordinaires, le marché permet l’accumulation de profits sans considération éthique ou morale. L’économie circulaire favorise l’extension du domaine de la marchandise. Selon l’Ellen MacArthur Foundation, la création de valeur marchande se situe au cœur du concept d’économie circulaire. Celle-ci permet ainsi de « valoriser » des biens auparavant sans prix : les déchets. Historiquement, les déchets ont constitué un bien commun négatif, hors du marché. Les déchets étaient en effet accessibles à tous, sans valeur marchande. Ils ont donc pu représenter un moyen de subsistance informel pour les personnes les plus pauvres. L’économie circulaire promet justement de transformer ce bien commun sans valeur monétaire en marchandise. Les déchets, une fois traités, peuvent être échangés sur un marché, où ils deviennent le véhicule du profit.

    Au-delà de cet aspect théorique, l’économie circulaire s’est révélée hautement lucrative pour le secteur privé. En effet, le développement de l’économie circulaire a permis à certaines entreprises de tirer des bénéfices de la collecte de déchets, du recyclage et de l’innovation. Selon un rapport de McKinsey, l’économie circulaire offrirait des perspectives considérables de création de valeur, de réduction des coûts et d’augmentation des marges pour les entreprises[27]. En d’autres termes, elle s’inscrit pleinement dans une logique capitaliste : réduire les coûts, accroître la productivité, conquérir de nouveaux marchés, maximiser la vente et les profits. Loin du mythe politique d’une croissance circulaire, l’économie circulaire apparaît donc plutôt comme une source bien réelle de profits. Ainsi, « l’économie » circulaire n’offre pas de perspective réelle de diminution de l’empreinte matérielle mondiale. En cela, elle ne relève pas de l’économie au sens aristotélicien du terme mais bien de « chrématistique », de la recherche illimitée du profit. En ce sens, en lieu et place d’une « économie circulaire », les politiques publiques actuelles soutiennent une « chrématistique de la circularité » qui s’habille du vocabulaire de la durabilité pour mieux prolonger l’ordre capitaliste existant.

    1. La béquille d’une croissance européenne en berne

    Si l’économie circulaire a été promue avec une telle intensité au sein des économies européennes, c’est car la chrématistique circulaire leur offre de nouvelles perspectives de croissance économique. Les mécanismes dits « de circularité » légitiment un renouvellement du capital productif. La mise en vente de nouveaux produits au design circulaire ou aux technologies plus efficaces favorise le remplacement de machines anciennes par de nouveaux équipements réputés plus « vertueux ». Or, ce mécanisme est en soi source de croissance économique. Cette chrématistique circulaire participe en réalité au phénomène de « destruction créatrice »[28], qui génère une importante activité économique. Comme le soulignait l’économiste Joseph Schumpeter, un « capitalisme stationnaire n’existe pas », c’est une contradiction théorique. Selon lui, le capitalisme ne peut survivre qu’en se transformant de manière permanente. C’est l’apparition de nouveaux biens, plus compétitifs sur les marchés, qui est le moteur de la croissance économique. La chrématistique circulaire s’inscrit pleinement dans cette dynamique : elle favorise l’efficacité matérielle des designs, réduit les pertes et peut entraîner des gains de compétitivité-prix. L’économie circulaire favorise également des gains de « compétitivité hors-prix ». Le Green Deal permettrait ainsi des gains de compétitivité à travers le développement d’une industrie verte européenne capable de se distinguer sur des marchés internationaux fortement compétitifs. Derrière des vœux pieux de croissance verte, les politiques « d’économie circulaire » veulent en réalité contribuer à relancer le modèle de croissance et d’accumulation capitaliste européen. Cet argumentaire a d’ailleurs été largement mobilisé par Ursula von der Leyen et la Commission européenne à l’occasion de la présentation du Green Deal européen. À rebours d’une approche aristotélicienne de l’économie, centrée sur la gestion des ressources, la chrématistique circulaire devient ici le levier de la création de nouveaux marchés et, par conséquent, de croissance. Ainsi, « l’économie circulaire » doit être comprise non pas comme partie d’un réel effort pour maintenir l’empreinte écologique mondiale sous le seuil critique des limites planétaires, mais plutôt comme la béquille industrielle d’un capitalisme européen en crise.

    De fait, la notion d’ « économie circulaire » est un mythe politique : il ne fait pas sens d’un point de vue théorique et ne permettra pas une croissance verte d’un point de vue pratique. L’acharnement législatif dont fait l’objet cette notion s’explique par sa fonction idéologique : l’économie circulaire légitime l’économie de marché et contribue à son expansion. Au sein de l’Union européenne, elle est même perçue comme le moyen de relancer par la « destruction créatrice » un modèle de croissance européen en berne. Ainsi, sous l’apparence de la sobriété, l’économie circulaire est en réalité une « chrématistique circulaire » instrumentalisée pour supporter la recherche illimitée du profit. Loin de tout potentiel transformateur, l’économie (ou plutôt chrématistique) circulaire fait alors partie intégrante du système productiviste qu’il feint de dépasser.

    V. Conclusion ; ou pourquoi la recherche d’économies circulaires doit aller de pair avec une politique de décroissance

    De toute évidence, l’économie circulaire ne remplira pas ses promesses. En plus d’être théoriquement impossible, le concept d’économie circulaire semble bien incapable de délivrer la croissance économique de ses contraintes écologiques. En cela, une croissance circulaire est hors de portée. Si l’économie circulaire est mise en avant sur la scène politique, c’est dans le but de légitimer un cadrage techno-solutionniste et dépolitisé de la lutte contre le réchauffement climatique. En cela, elle est un instrument politique au service du statu quo. Alors qu’elle sert en pratique l’extension du domaine de la marchandise et le renouvellement du modèle de croissance européen, nous arguons que l’économie circulaire n’existe pas. Nous sommes plutôt confrontés à une « chrématistique circulaire », dont le seul objectif est la recherche de profits.

    Faut-il alors renoncer définitivement à toute mesure de circularité ?

    Au contraire : la recherche d’ « économies circulaires » est nécessaire au succès politique d’un programme macroéconomique de décroissance. Les pays riches produisent et consomment trop : ils dépassent très largement leur juste part des limites planétaires. L’enjeu de ce siècle est de déterminer comment respecter notre budget écologique tout en garantissant à toutes et à tous des conditions de vie décentes. Cet espace restreint a un nom : c’est la « zone de sécurité », théorisée par Kate Raworth dans sa désormais célèbre « économie du doughnut »[29]. Dans cet arbitrage entre production, limitation de l’empreinte écologique et réponse aux besoins fondamentaux des citoyens, la marge de manœuvre est fine. Toutes les économies sont bonnes à prendre. Les politiques de circularité peuvent précisément être la source d’ « économies circulaires », c’est-à-dire de baisse de la consommation de ressources rares et limitées. Par exemple, la fin de l’obsolescence programmée pourrait permettre aux citoyens de garder leurs produits électroménagers plus longtemps, réduisant mécaniquement la demande, la production et les dommages écologiques qui y sont liés. Par ailleurs, dans une économie en croissance, les gains d’efficacité liés aux politiques de circularité servent à gagner en compétitivité, baisser les coûts et finalement à augmenter la production et son coût écologique. Dans une économie en décroissance, les gains de circularité ne seraient pas réinvestis : ils pourraient simplement contribuer à la baisse de l’empreinte matérielle de l’économie. Ainsi, à l’inverse d’une économie circulaire qui légitime l’idéologie marchande de la croissance, la recherche d’économies circulaires doit devenir un des principaux piliers d’une économie en décroissance.

    Pour servir le bien commun, il faut abandonner le concept trompeur d’économie circulaire et laisser derrière nous la réalité prédatrice d’une chrématistique circulaire. À contrario, il nous appartient de promouvoir sobriété et « économies circulaires » dans un monde en décroissance.

    Dans les politiques et les discours : l’économie circulaire ne peut définitivement plus s’écrire au singulier.

     

    Recommandations :

    • Le terme « d’économie circulaire » doit être effacé du lexique des politiques publiques.
    • L’économie circulaire (au singulier) doit être vue comme un des simples alibis de la croissance verte. Nous proposons, pour marquer cette différence, de la renommer en « chrématistique de la circularité ».
    • L’urgence est la recherche d’ « économies circulaires » dans un monde en décroissance.
    • Une « Loi pour une décroissance prospère et durable » devrait ainsi adjoindre politiques de circularité, instauration de plafonds écologiques et élaboration de stratégies de décroissance.

    [1]« Corporate Sustainability Reporting Directive » ou « Directive européenne relative à la publication d’informations en matière de durabilité par les entreprises ». Ce texte vise à rendre obligatoire pour les entreprises la publication de rapports extra-financiers sur l’impact social et environnemental de leurs activités.

    [2] Union européenne, Vue d’ensemble – Économie circulaire – Eurostat, Eurostat, consulté le 24 octobre 2025.

    [3] Ministères Transition écologique, Aménagement du territoire, Transports, Ville et logement, Économie circulaire, consulté le 24 octobre 2025.

    [4] Mc Donough, W. & Braungart, M., Cradle to cradle: Créer et recycler à l’infini, Alternatives éditions, 2012.

    [5] Ellen MacArthur Foundation, Circular economy introduction – overview, Ellen MacArthur Foundation, consulté le 24 octobre 2025.

    [6] Ministères Transition écologique, Aménagement du territoire, Transports, Ville et logement, Économie circulaire, consulté le 24 octobre 2025.

    [7] La « chrématistique » est un concept créé par Aristote qui décrit l’accumulation sans fin de monnaie afin de servir un intérêt personnel. Il l’oppose à « l’économie », la gestion des ressources rares au sein du foyer.

    [8] Raworth, K., La théorie du Donut, Place des éditeurs, 2018.

    [9] Georgescu-Roegen, N., The Entropy Law and the Economic Process, Harvard University Press, 1971.

    [10] Georgescu-Roegen, N., The Entropy Law and the Economic Process, Harvard University Press, 1971.

    [11] Les stocks de ressources et d’énergie se reconstituent à très long terme, au terme de processus biologiques et physiques complexes.

    [12] Giampietro, M. & Funtowicz, S. O., «From elite folk science to the policy legend of the circular economy », Environmental Science & Policy, 2020.

    [13] Pour cela, la production doit rester constante.

    [14] Giampietro, M., « On the Circular Bioeconomy and Decoupling: Implications for Sustainable Growth », Ecological Economics, 2019.

    [15] Celle portée par l’Ellen MacArthur Foundation, qui voit l’économie circulaire comme le moyen d’atteindre une croissance verte. Cette vision se retrouve dans de nombreuses politiques publiques à l’échelle française et européenne.

    [16] Hickel, J., Less Is More: How Degrowth Will Save the World, Random House, 2020.

    [17] Hickel, J., Less Is More: How Degrowth Will Save the World, Random House, 2020.

    [18] Hickel, J., Less Is More: How Degrowth Will Save the World, Random House, 2020.

    [19] Boutiab, A., « The Roads Towards Raw Materials Sustainability: a French Case Study », SEEDS, Sustainability Environmental Economics and Dynamics Studies, 2024.

    [20] Boutiab, A. & Distefano, T., « Squaring the Circle: When Circular Economy Meets Post-Growth », à paraître prochainement, 2026.

    [21] D’Alessandro, S., et al., « Feasible Alternatives to Green Growth », Nature Sustainability, 2020.

    [22] Neilson, M., « Toxic Tofu ? How Plastic Waste from the West Fuels Food Factories in Indonesia », The Guardian, Global Development, 2025.

    [23] Meadows, D., Places to Intervene in a System, Whole earth, 1997.

    [24] Giampietro, M. & Funtowicz, S. O., «From elite folk science to the policy legend of the circular economy », Environmental Science & Policy, 2020.

    [25] Naccarato, E., « Inégalités climatiques : les 1 % les plus riches émettent autant de CO2 que deux tiers de l’humanité. », Oxfam France, 2023.

    [26] Polanyi, K., Origins of our time : the great transformation, In-house reproduction, 1945.

    [27] Bizley, D., « McKinsey & Co.: Circular Economy of Cement Could Be Worth €110 Billion by 2050 », World Cement, 2023.

    [28] Schumpeter, J.A., Business Cycles: A Theoretical, Historical, and Statistical Analysis of the Capitalist Process, Martino Pub., 1939.

    [29] Raworth, K., La théorie du Donut, Place des éditeurs, 2018.

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