Le laboratoire d’idées de la reconstruction écologique et républicaine

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Institut Rousseau

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Critique libérale du libéralisme : lecture historico-critique d’une pensée en crise

Dans son essai Erreur sur la marchandise, Amine Messal , membre de l’Institut, ingénieur et normalien spécialisé en histoire de la pensée économique, propose une critique libérale du libéralisme qui diffère des arguments habituellement opposés au libéralisme économique, car construite sur l’approche philosophique du premier libéralisme des XVIIIème des XIXème siècles lui-même. Ce livre plaide ainsi pour une lecture historico-critique des revendications libérales contemporaines, c’est-à-dire : à l’aune du contexte historique et politique qui l’a vue naître. Les discours contemporains qui se revendiquent du libéralisme sont ici confrontés aux pensées originelles de cette tradition intellectuelle. Sans nier les continuités entre les deux, ce texte met en évidence un renversement qui pose une question majeure : les “libéraux” contemporains le sont-ils vraiment ? Les institutions qui ont imposé des plans d’ajustement structurel aux pays du Sud à la fin du XXème siècle (FMI et Banque Mondiale) ont obtenu des résultats désastreux, que ce soit d’un point de vue économique[1], alimentaire[2], ou encore politique[3]. Malgré tout, une galaxie de think tanks (comme l’Heritage Foundation ou la Fondation Adam Smith), et autres agents politiques continuent aujourd’hui de circonscrire le concept de liberté au champ économique. Ce (néo)libéralisme, tantôt dénoncé comme un dogme de politique économique, mais aussi invoqué comme un chemin « sans alternative », a poussé certains auteurs à défendre un retour au libéralisme classique[4]. Il y aurait donc une fracture entre premier libéralisme et néolibéralisme. Aujourd’hui, la fracture s’agrandit. Comme repéré par certains sociologues[5], le néolibéralisme semble, paradoxalement, en pleine mutation vers une forme autoritaire. C’est au nom de la liberté d’expression que le milliardaire Elon Musk, peu après son rachat de la plateforme Twitter – devenue X – en octobre 2022 a fait débloquer des comptes néonazis auparavant suspendus, juste avant de suspendre ceux de journalistes qui l’avaient critiqué. Le Sommet des Libertés, c’est le nom choisi par le milliardaire français d’ultra-droite antiavortement Pierre-Édouard Stérin pour réunir en juin 2025 les principales têtes d’affiche de l’extrême droite avec l’élection présidentielle 2027 en ligne de mire. La Médaille présidentielle de la Liberté, c’est la distinction décernée à titre posthume le 14 octobre 2025 par Donald Trump à Charlie Kirk, un propagateur d’idées complotistes, climatosceptiques et racistes, après son assassinat le 10 septembre 2025. Enfin, c’est le Parti de la liberté, qui a brigué la première place lors des élections législatives autrichiennes de septembre 2024, sur un programme d’extrême droite prônant la remigration en dehors de « l’Autriche forteresse ». Si certains historiens voient dans l’arbitraire identitaire la résultante logique de l’arbitraire économique[6], le concept de liberté semble héberger un antagonisme nouveau. Là où Marx[7] raillait déjà les libéraux classiques qui, dans la lignée de John Stuart Mill, essaieront de « réconcilier l’irréconciliable » (« to reconcile the irreconcilable »), les libéraux contemporains entrent désormais en conflit avec les libéraux classiques eux-mêmes. Cet essai propose de mobiliser le proto-libéralisme anglais du XVIIème siècle (Locke, Hobbes), le libéralisme des penseurs dits classiques et modernes (Smith, Constant, Mill, Tocqueville) ainsi que les travaux des historiens du libéralisme (Manent 1987, Vergara 2002, Audard 2009, Hulak 2023, Slobodian 2025) afin de mieux saisir une contradiction grandissante : la défense affichée de la liberté par des agents qui œuvrent pourtant à réhabiliter la loi du plus fort. En particulier, ce travail mobilise la démarche adoptée par Pierre Manent dans son Histoire intellectuelle du libéralisme pour décrire le mouvement historique du libéralisme, qu’il identifie à un moment négatif (lutte contre l’arbitraire) succédant à un moment positif (élaboration des institutions libérales). L’application de cette méthodologie donne à voir un retournement : le moment positif (défense des institutions du marché) précède désormais un moment négatif (lutte contre toute régulation démocratique). En effet, alors que les débats sur la taxe Zucman à l’automne 2025 ont réactivé, en France, un débat ancien sur la légitimité des grandes fortunes, ce texte nous apprend comment la méritocratie au siècle des révolutions constituait bien plutôt une charge contre l’arbitraire des privilèges nobiliaires qu’un dogme censé les justifier, ou comment la propriété privée chez Locke était moins synonyme de justification morale du capitalisme que de liberté de conscience à l’heure où les protestants étaient spoliés de leurs biens. Cet essai, à l’aide d’un va-et-vient entre l’actualité politique contemporaine et l’exégèse des penseurs classiques et modernes, propose de disséquer ces retournements. Depuis l’Argentine de Javier Milei, la mue du néolibéralisme en libertarianisme fit récemment des émules parmi les libéraux européens, mais les Etats-Unis de Donald Trump ont au contraire créé la surprise chez bon nombre d’observateurs et d’observatrices : assiste-t-on à l’émergence d’un libéralisme autoritaire ? Au-delà des continuités et des ruptures dans l’histoire libérales des idées, ce livre aborde frontalement la question des liens ambivalents, sous-terrains, incertains, que le libéralisme économique entretient avec les courants politiques réactionnaires. Dérive récente ou maladie infantile du libéralisme ? Sans trancher le débat, ce livre permet d’en saisir les enjeux. L’équipe de l’Institut Rousseau [1]Tinguiri, K. L. (1990). Crise économique et ajustement structurel (1982-1988). Politique africaine, (38), 76-86. Yachir, F. (1991). L’Ajustement structurel dans le Tiers Monde. Africa Development/Afrique et Développement, 165-184. [2] Gera, N. (2004). Food security under structural adjustment in Pakistan. Asian Survey, 44(3), 353-368. [3] Herbst, J. (1990). The structural adjustment of politics in Africa. World Development, 18(7), 949-958. [4] Fukuyama, F. (2022). Liberalism and its discontents. Profile Books. [5] Benquet, M., & Bourgeron, T. (2021). La Finance autoritaire. Vers la fin du néolibéralisme. Raisons d’agir. [6] Slobodian, Q. (2025). Hayek’s bastards: The neoliberal roots of the populist right. Random House. [7] Marx, K. Le Capital, Livre 1. Editions sociales/La dispute, 2022 [1867].

Par Rousseau I.

25 mars 2026

Les États-Unis « hors-la-loi » et « hors-le-climat »

La politique extérieure des États-Unis désormais menée par la seconde présidence de Donald Trump représente la plus importante menace de déstabilisation de l’ordre international depuis la création de l’Organisation des Nations unies (ONU), en 1945 sur les cendres du dernier conflit mondial et ses millions de morts. En particulier, elle en sape la fondation jusqu’ici la plus structurante et pérenne, le droit international, qui oblige les États tout en régulant leurs interactions et éventuels conflits. À cet égard, les principes fondamentaux consacrés notamment par la Charte de l’ONU (en particulier le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, principe de non-intervention dans les affaires intérieures, égalité souveraine entre États, droit à la légitime défense proportionnée) ont été méticuleusement piétinés depuis la seconde investiture du président états-unien en janvier 2025. Première nouveauté réelle : la première puissance militaire et économique mondiale double de telles actions manifestement illégales d’une communication publique assumant avec morgue que prédomine l’intérêt national, à savoir états-unien. C’est en ce sens (au nom d’une lutte contre le narcotrafic) par exemple qu’ont été justifiées par l’administration Trump II depuis septembre 2025 les frappes médiatisées de navires de narco-trafiquants présumés dans les Caraïbes et le Pacifique ainsi que rien de moins que l’enlèvement d’un chef d’État en exercice, Nicolas Maduro au Venezuela, le 3 janvier dernier, au mépris complet de la souveraineté territoriale et politique des États concernés. De même, paroxysme d’une telle désinhibition publique de la politique étrangère des États-Unis, la volonté assumée d’annexion ou d’acquisition du Canada, État souverain, mais aussi du Groenland, État associé au Danemark, Donald Trump ayant annoncé le 11 janvier dernier son souhait d’obtenir de ce dernier un « titre de propriété ». Ce alors même que depuis des accords de 1979 complétés en 2009 entre les gouvernements du Groenland et du Danemark, le peuple groenlandais s’est vu reconnaître son droit à l’autodétermination. Deuxième nouveauté, les États-Unis assument de menacer l’existence de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) – et par là même certains de leurs alliés les plus proches. Ce traité jusqu’ici constituait une des pièces maîtresses de la sécurité américaine, en particulier sur le continent européen (notamment pour mettre fin aux troubles dans les Balkans – Bosnie, Serbie, Kosovo – et constituer un rempart face à la Russie) mais aussi au-delà (avec par exemple l’intervention en Afghanistan en 2001 ou encore en mer Rouge dès 2009 contre la piraterie). En effet, si le président Trump avait jugé dès 2017 l’OTAN « obsolète » et sollicité un « partage du fardeau » par l’augmentation des dépenses militaires des autres États membres, les menaces d’annexion du Groenland touchent au cœur du Traité de l’Atlantique Nord lui-même, qui a pour but de garantir notamment l’intégrité territoriale de ses États-parties (article 4) et un principe de défense collective en cas d’attaque armée (article 5) contre leur territoire, incluant de facto le Groenland (article 6 : « contre les îles placées sous la juridiction de l’une des parties dans la région de l’Atlantique Nord au nord du Tropique du Cancer »). Au-delà, il s’agit d’un acte d’hostilité inédit contre un des États membres de l’Union européenne (UE), voire contre l’UE elle-même, puisque selon l’article 42 § 7 du Traité sur l’UE (dite « clause de défense mutuelle »), les États membres de l’UE doivent apporter aide et assistance à tout autre État membre faisant l’objet d’une agression armée sur son territoire. Troisième nouveauté : une volonté renforcée de court-circuiter les institutions de l’ONU et son Conseil de sécurité par la promotion dès janvier d’un Conseil de la paix, dont la charte prévoit une nouvelle organisation internationale dont les compétences empiètent sur celles du Conseil de sécurité et de l’Assemblée générale de l’ONU (son article 1 précise que celui-ci a pour but d’« assurer une paix solide dans les régions affectées ou menacées par un conflit », qui fait écho à l’article 39 de la Charte des Nations Unies « existence d’une menace contre la paix (…) rupture de la paix ou (…) acte d’agression »). Le fonctionnement de ce Conseil de la paix est encore plus éloquent. Il ne consacrerait rien de moins que le rôle structurant de M. Donald Trump ès qualité, ce de manière nominative et indépendamment de ses fonctions de président des États-Unis d’Amérique. Certes, de telles actions ne sont pas étrangères à l’histoire contemporaine et très récente des États-Unis, qui ont toujours exercé des formes d’ingérence sur le continent américain (Doctrine Monroe, politique du Big Stick sur le continent américain au début du XXe siècle, opérations militaires à Cuba en 1961, Panama en 1981, la Grenade en 1983) mais aussi au-delà (les guerres d’Irak et d’Afghanistan dans les années 2000 sont ainsi un lointain écho des guerres barbaresques du XIXe siècle menées en Méditerranée) ainsi que mené des politiques d’acquisition de territoires (que ce soit pour assurer sa continuité territoriale par la Louisiane en 1803 à la France mais aussi pour s’étendre au-delà, tel par l’Alaska en 1819, les Philippines en 1898 ou les achats d’îles telles les Îles Vierges en 1917 au Danemark). De même, les États-Unis n’ont jamais hésité à mener des opérations extérieures hors de tout mandat de l’ONU, que ce soit seuls ou par des coalitions ad-hoc hors OTAN (guerre d’Irak en 2003) quand le Conseil de sécurité de l’ONU ou une partie de leurs alliés de l’OTAN ne soutiennent pas leurs initiatives. Enfin, le Conseil de la paix promu par l’actuelle administration Trump, au-delà de l’anomalie juridique liée au rôle central d’un seul homme hors de tout mandat politique, renvoie aussi à la tendance historique d’isolationnisme états-unienne dont un des avatars fut en 1919 le rejet de l’adhésion à la Société des Nations – dont ils étaient initialement signataires du traité fondateur – ainsi qu’à l’appui par les États-Unis dès 1974 de la diplomatie de club, informelle et entre grandes puissances, par le G5 (devenu ultérieurement G8, puis redevenu G7 depuis l’exclusion de la Russie en 2007) ainsi que le G20 dès 1999. Les déterminants de la politique étrangère actuelle des États-Unis assument de s’inscrire dans cette même histoire : garantie de la sécurité

Par Rousseau I.

5 février 2026

2 % for 2° C! Memo for policy makers

“Climate disruption is a battle for our lives” – UN Secretary-General António Guterres “Money is the sinews of war” – Cicero Although Cicero and Napoleon stressed that “money is the sinews of war”, the country of the Paris accords until 2022 failed to have a trans-sector holistic plan to address the need for decarbonization. Our report “2% for 2 degrees” is the first ever country wide plan to integrate the measures, financial needs, and suggestions for financing required to reach carbon neutrality by 2050. After more than 10,000 years of relative stability, the earth’s climate is changing. As average temperatures rise, climate science finds that acute hazards such as heat waves and floods grow in frequency and severity, and chronic hazards, such as drought and rising sea levels, intensify. The Institut Rousseau leverages existing studies and national strategies to define the most relevant levers that would enable France to reduce its emissions to almost zero. Based on industry-validated figures and linked to political and social measures, our report identifies thirty-three levers to address climate change and reach carbon neutrality by 2050, across all sectors of the economy. The impact of the sector-specific «decarbonisation levers» proposed in this study would enable us to reduce greenhouse gas emissions by 87% in 2050 compared to today. The remaining 13% are covered by the development of a final negative emission sector, the carbon sinks. Reaching the objective requires to align existing finance schemes with the goal of decarbonation and unlock additional means across sectors. We show that a total investment of 182 billion euros per annum is needed to achieve the low-carbon transition of France by 2050, 125 billion of those already part of the existing schemes or their continuation. At the national level, the transition requires a thorough review of the current frameworks. At the European scale, we propose that climate-friendly investments be excluded from the calculation of the public deficit constraints, and monetary policy framework reformed as well as the introduction of moderate and targeted amount of debt-free money. The additional 57 billion per year represent 2.3% of France’s COVID-19-impacted GDP in 2021 and cover all the public and private expenditures necessary to achieve the objectives set, including investments but also subsidies, tax credits, tax breaks, incentives, and aids. The building sector benefits most (36%) from additional effort compared to the current efforts and is followed by energy production (28% of the additional efforts). Because ecological reconstruction must come with social justice, the transition requires financial and operational support for the poorest citizens and the least well-endowed companies. For this reason, we show that public authorities must bear a significant part of the additional investment of the transition (63% out of the 57 billion euros), with 36 billion euros per year. This amount is less than the first emergency budget plan put in place at the start of the pandemic in March 2020 (42 billion euros). We show that it can be financed easily over time if linked to budgetary and monetary reforms and furthermore if leveraging innovative sources of funding. We also reveal how it will prompt a virtuous circle of social and environmental impacts. The initial public funded trigger would generate considerable benefits on public finances, purchasing power of households, savings of social security and the healthcare system, as well as on the national trade balance. Besides its holistic nature, our report stands out by the vision it offers of what a multiannual framework for financing ecological reconstruction should contain, sector by sector. Every further delay activating the levers towards decarbonization will lead to an investment overload in future years. Delaying the investment in any sector will only make the ecological transition more difficult, it will also make it more expensive. The EU-wide goal of «Fit for 55» goal is already at risk. Download the executive summary (18 pages).

Par Rousseau I.

18 septembre 2022

Critique libérale du libéralisme : lecture historico-critique d’une pensée en crise

Dans son essai Erreur sur la marchandise, Amine Messal , membre de l’Institut, ingénieur et normalien spécialisé en histoire de la pensée économique, propose une critique libérale du libéralisme qui diffère des arguments habituellement opposés au libéralisme économique, car construite sur l’approche philosophique du premier libéralisme des XVIIIème des XIXème siècles lui-même. Ce livre plaide ainsi pour une lecture historico-critique des revendications libérales contemporaines, c’est-à-dire : à l’aune du contexte historique et politique qui l’a vue naître. Les discours contemporains qui se revendiquent du libéralisme sont ici confrontés aux pensées originelles de cette tradition intellectuelle. Sans nier les continuités entre les deux, ce texte met en évidence un renversement qui pose une question majeure : les “libéraux” contemporains le sont-ils vraiment ? Les institutions qui ont imposé des plans d’ajustement structurel aux pays du Sud à la fin du XXème siècle (FMI et Banque Mondiale) ont obtenu des résultats désastreux, que ce soit d’un point de vue économique[1], alimentaire[2], ou encore politique[3]. Malgré tout, une galaxie de think tanks (comme l’Heritage Foundation ou la Fondation Adam Smith), et autres agents politiques continuent aujourd’hui de circonscrire le concept de liberté au champ économique. Ce (néo)libéralisme, tantôt dénoncé comme un dogme de politique économique, mais aussi invoqué comme un chemin « sans alternative », a poussé certains auteurs à défendre un retour au libéralisme classique[4]. Il y aurait donc une fracture entre premier libéralisme et néolibéralisme. Aujourd’hui, la fracture s’agrandit. Comme repéré par certains sociologues[5], le néolibéralisme semble, paradoxalement, en pleine mutation vers une forme autoritaire. C’est au nom de la liberté d’expression que le milliardaire Elon Musk, peu après son rachat de la plateforme Twitter – devenue X – en octobre 2022 a fait débloquer des comptes néonazis auparavant suspendus, juste avant de suspendre ceux de journalistes qui l’avaient critiqué. Le Sommet des Libertés, c’est le nom choisi par le milliardaire français d’ultra-droite antiavortement Pierre-Édouard Stérin pour réunir en juin 2025 les principales têtes d’affiche de l’extrême droite avec l’élection présidentielle 2027 en ligne de mire. La Médaille présidentielle de la Liberté, c’est la distinction décernée à titre posthume le 14 octobre 2025 par Donald Trump à Charlie Kirk, un propagateur d’idées complotistes, climatosceptiques et racistes, après son assassinat le 10 septembre 2025. Enfin, c’est le Parti de la liberté, qui a brigué la première place lors des élections législatives autrichiennes de septembre 2024, sur un programme d’extrême droite prônant la remigration en dehors de « l’Autriche forteresse ». Si certains historiens voient dans l’arbitraire identitaire la résultante logique de l’arbitraire économique[6], le concept de liberté semble héberger un antagonisme nouveau. Là où Marx[7] raillait déjà les libéraux classiques qui, dans la lignée de John Stuart Mill, essaieront de « réconcilier l’irréconciliable » (« to reconcile the irreconcilable »), les libéraux contemporains entrent désormais en conflit avec les libéraux classiques eux-mêmes. Cet essai propose de mobiliser le proto-libéralisme anglais du XVIIème siècle (Locke, Hobbes), le libéralisme des penseurs dits classiques et modernes (Smith, Constant, Mill, Tocqueville) ainsi que les travaux des historiens du libéralisme (Manent 1987, Vergara 2002, Audard 2009, Hulak 2023, Slobodian 2025) afin de mieux saisir une contradiction grandissante : la défense affichée de la liberté par des agents qui œuvrent pourtant à réhabiliter la loi du plus fort. En particulier, ce travail mobilise la démarche adoptée par Pierre Manent dans son Histoire intellectuelle du libéralisme pour décrire le mouvement historique du libéralisme, qu’il identifie à un moment négatif (lutte contre l’arbitraire) succédant à un moment positif (élaboration des institutions libérales). L’application de cette méthodologie donne à voir un retournement : le moment positif (défense des institutions du marché) précède désormais un moment négatif (lutte contre toute régulation démocratique). En effet, alors que les débats sur la taxe Zucman à l’automne 2025 ont réactivé, en France, un débat ancien sur la légitimité des grandes fortunes, ce texte nous apprend comment la méritocratie au siècle des révolutions constituait bien plutôt une charge contre l’arbitraire des privilèges nobiliaires qu’un dogme censé les justifier, ou comment la propriété privée chez Locke était moins synonyme de justification morale du capitalisme que de liberté de conscience à l’heure où les protestants étaient spoliés de leurs biens. Cet essai, à l’aide d’un va-et-vient entre l’actualité politique contemporaine et l’exégèse des penseurs classiques et modernes, propose de disséquer ces retournements. Depuis l’Argentine de Javier Milei, la mue du néolibéralisme en libertarianisme fit récemment des émules parmi les libéraux européens, mais les Etats-Unis de Donald Trump ont au contraire créé la surprise chez bon nombre d’observateurs et d’observatrices : assiste-t-on à l’émergence d’un libéralisme autoritaire ? Au-delà des continuités et des ruptures dans l’histoire libérales des idées, ce livre aborde frontalement la question des liens ambivalents, sous-terrains, incertains, que le libéralisme économique entretient avec les courants politiques réactionnaires. Dérive récente ou maladie infantile du libéralisme ? Sans trancher le débat, ce livre permet d’en saisir les enjeux. L’équipe de l’Institut Rousseau [1]Tinguiri, K. L. (1990). Crise économique et ajustement structurel (1982-1988). Politique africaine, (38), 76-86. Yachir, F. (1991). L’Ajustement structurel dans le Tiers Monde. Africa Development/Afrique et Développement, 165-184. [2] Gera, N. (2004). Food security under structural adjustment in Pakistan. Asian Survey, 44(3), 353-368. [3] Herbst, J. (1990). The structural adjustment of politics in Africa. World Development, 18(7), 949-958. [4] Fukuyama, F. (2022). Liberalism and its discontents. Profile Books. [5] Benquet, M., & Bourgeron, T. (2021). La Finance autoritaire. Vers la fin du néolibéralisme. Raisons d’agir. [6] Slobodian, Q. (2025). Hayek’s bastards: The neoliberal roots of the populist right. Random House. [7] Marx, K. Le Capital, Livre 1. Editions sociales/La dispute, 2022 [1867].

Par Rousseau I.

28 octobre 2021

Les États-Unis « hors-la-loi » et « hors-le-climat »

La politique extérieure des États-Unis désormais menée par la seconde présidence de Donald Trump représente la plus importante menace de déstabilisation de l’ordre international depuis la création de l’Organisation des Nations unies (ONU), en 1945 sur les cendres du dernier conflit mondial et ses millions de morts. En particulier, elle en sape la fondation jusqu’ici la plus structurante et pérenne, le droit international, qui oblige les États tout en régulant leurs interactions et éventuels conflits. À cet égard, les principes fondamentaux consacrés notamment par la Charte de l’ONU (en particulier le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, principe de non-intervention dans les affaires intérieures, égalité souveraine entre États, droit à la légitime défense proportionnée) ont été méticuleusement piétinés depuis la seconde investiture du président états-unien en janvier 2025. Première nouveauté réelle : la première puissance militaire et économique mondiale double de telles actions manifestement illégales d’une communication publique assumant avec morgue que prédomine l’intérêt national, à savoir états-unien. C’est en ce sens (au nom d’une lutte contre le narcotrafic) par exemple qu’ont été justifiées par l’administration Trump II depuis septembre 2025 les frappes médiatisées de navires de narco-trafiquants présumés dans les Caraïbes et le Pacifique ainsi que rien de moins que l’enlèvement d’un chef d’État en exercice, Nicolas Maduro au Venezuela, le 3 janvier dernier, au mépris complet de la souveraineté territoriale et politique des États concernés. De même, paroxysme d’une telle désinhibition publique de la politique étrangère des États-Unis, la volonté assumée d’annexion ou d’acquisition du Canada, État souverain, mais aussi du Groenland, État associé au Danemark, Donald Trump ayant annoncé le 11 janvier dernier son souhait d’obtenir de ce dernier un « titre de propriété ». Ce alors même que depuis des accords de 1979 complétés en 2009 entre les gouvernements du Groenland et du Danemark, le peuple groenlandais s’est vu reconnaître son droit à l’autodétermination. Deuxième nouveauté, les États-Unis assument de menacer l’existence de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) – et par là même certains de leurs alliés les plus proches. Ce traité jusqu’ici constituait une des pièces maîtresses de la sécurité américaine, en particulier sur le continent européen (notamment pour mettre fin aux troubles dans les Balkans – Bosnie, Serbie, Kosovo – et constituer un rempart face à la Russie) mais aussi au-delà (avec par exemple l’intervention en Afghanistan en 2001 ou encore en mer Rouge dès 2009 contre la piraterie). En effet, si le président Trump avait jugé dès 2017 l’OTAN « obsolète » et sollicité un « partage du fardeau » par l’augmentation des dépenses militaires des autres États membres, les menaces d’annexion du Groenland touchent au cœur du Traité de l’Atlantique Nord lui-même, qui a pour but de garantir notamment l’intégrité territoriale de ses États-parties (article 4) et un principe de défense collective en cas d’attaque armée (article 5) contre leur territoire, incluant de facto le Groenland (article 6 : « contre les îles placées sous la juridiction de l’une des parties dans la région de l’Atlantique Nord au nord du Tropique du Cancer »). Au-delà, il s’agit d’un acte d’hostilité inédit contre un des États membres de l’Union européenne (UE), voire contre l’UE elle-même, puisque selon l’article 42 § 7 du Traité sur l’UE (dite « clause de défense mutuelle »), les États membres de l’UE doivent apporter aide et assistance à tout autre État membre faisant l’objet d’une agression armée sur son territoire. Troisième nouveauté : une volonté renforcée de court-circuiter les institutions de l’ONU et son Conseil de sécurité par la promotion dès janvier d’un Conseil de la paix, dont la charte prévoit une nouvelle organisation internationale dont les compétences empiètent sur celles du Conseil de sécurité et de l’Assemblée générale de l’ONU (son article 1 précise que celui-ci a pour but d’« assurer une paix solide dans les régions affectées ou menacées par un conflit », qui fait écho à l’article 39 de la Charte des Nations Unies « existence d’une menace contre la paix (…) rupture de la paix ou (…) acte d’agression »). Le fonctionnement de ce Conseil de la paix est encore plus éloquent. Il ne consacrerait rien de moins que le rôle structurant de M. Donald Trump ès qualité, ce de manière nominative et indépendamment de ses fonctions de président des États-Unis d’Amérique. Certes, de telles actions ne sont pas étrangères à l’histoire contemporaine et très récente des États-Unis, qui ont toujours exercé des formes d’ingérence sur le continent américain (Doctrine Monroe, politique du Big Stick sur le continent américain au début du XXe siècle, opérations militaires à Cuba en 1961, Panama en 1981, la Grenade en 1983) mais aussi au-delà (les guerres d’Irak et d’Afghanistan dans les années 2000 sont ainsi un lointain écho des guerres barbaresques du XIXe siècle menées en Méditerranée) ainsi que mené des politiques d’acquisition de territoires (que ce soit pour assurer sa continuité territoriale par la Louisiane en 1803 à la France mais aussi pour s’étendre au-delà, tel par l’Alaska en 1819, les Philippines en 1898 ou les achats d’îles telles les Îles Vierges en 1917 au Danemark). De même, les États-Unis n’ont jamais hésité à mener des opérations extérieures hors de tout mandat de l’ONU, que ce soit seuls ou par des coalitions ad-hoc hors OTAN (guerre d’Irak en 2003) quand le Conseil de sécurité de l’ONU ou une partie de leurs alliés de l’OTAN ne soutiennent pas leurs initiatives. Enfin, le Conseil de la paix promu par l’actuelle administration Trump, au-delà de l’anomalie juridique liée au rôle central d’un seul homme hors de tout mandat politique, renvoie aussi à la tendance historique d’isolationnisme états-unienne dont un des avatars fut en 1919 le rejet de l’adhésion à la Société des Nations – dont ils étaient initialement signataires du traité fondateur – ainsi qu’à l’appui par les États-Unis dès 1974 de la diplomatie de club, informelle et entre grandes puissances, par le G5 (devenu ultérieurement G8, puis redevenu G7 depuis l’exclusion de la Russie en 2007) ainsi que le G20 dès 1999. Les déterminants de la politique étrangère actuelle des États-Unis assument de s’inscrire dans cette même histoire : garantie de la sécurité

Par Rousseau I.

28 octobre 2021

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