Le laboratoire d’idées de la reconstruction écologique et républicaine

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Rousseau et la norme commune

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      Rousseau et la norme commune

      « Trouver une forme d’association qui défende et protège
      de toute la force commune la personne et les biens
      de chaque associé, et par laquelle chacun, s’unissant à tous,
      n’obéisse pourtant qu’à lui-même, et reste aussi libre qu’auparavant. »

      Du contrat social, 1762

      L’idée la plus célèbre de Jean-Jacques Rousseau est, sans conteste, le concept de volonté générale. Mais que se cache-t-il derrière cette volonté générale ?  Est-ce, comme l’ont dit beaucoup, le spectre du totalitarisme, des excès de la Terreur, le règne implacable de ceux qui forceront les opposants à être libres et vertueux ? Ou alors s’agit-il d’une manière de repenser la liberté en cohérence avec le bien commun, de promouvoir la souveraineté populaire et, surtout, d’ancrer l’idée d’une norme commune qui s’applique à tous de manière équitable dans une République démocratique bien ordonnée ?

      De fait, la question centrale du XXIe siècle est celle des communs dont le développement et la protection requièrent l’adhésion à une norme commune. Ignorer la tension qu’une telle entreprise crée entre l’intérêt général et un ensemble de libertés individuelles issues des Lumières serait faire violence aux attentes légitimes créées par plus de deux siècles d’Histoire de la République française. Réfléchir à la validité de la norme commune avec Rousseau, c’est comprendre pourquoi dans toutes les sphères de la société, une décision vraiment collective et bien formulée ne vient jamais contrevenir à la promesse de liberté faite aux citoyens. En somme, il s’agit de répondre à la question suivante :  « comment un homme peut être libre et forcé de se conformer à des volontés qui ne sont pas les siennes. Comment les opposants sont-ils libres et soumis à des lois auxquelles ils n’ont pas consenti ? »

      L’intérêt de la volonté générale est d’exister en tant que phénomène sous-jacent de la communauté politique. Elle existe par construction et peut-être découverte par le suffrage librement exprimé du peuple :

      « Quand on propose une loi dans rassemblée du peuple, ce qu’on leur demande n’est pas précisément s’ils approuvent la proposition ou s’ils la rejettent, mais si elle est conforme ou non à la volonté générale, qui est la leur : chacun en donnant son suffrage dit son avis là-dessus ; et du calcul des voix se tire la déclaration de la volonté générale. Quand donc l’avis contraire au mien l’emporte, cela ne prouve autre chose sinon que je m’étais trompé, et que ce que j’estimais être la volonté générale ne l’était pas. Si mon avis particulier l’eût emporté, J’aurais fait autre chose que ce que j’avais voulu ; c’est alors que je n’aurais pas été libre. »

      La portée métaphysique de cette perspective est profonde : elle explique pourquoi le penchant naturel de chacun le conduit à penser que sa volonté particulière est dans le camp de la volonté générale. Le bon citoyen est donc celui qui admet la possibilité de l’erreur, l’hypothèse de s’être trompé, et d’agir en conséquence, sans rancœur ni revanche, aussi longtemps que chaque citoyen aura eu droit à la parole et que le calcul des voix aura été établi de manière transparente.

      Face à la montée des particularismes, des raisonnements communautaristes, c’est-à-dire des volontés particulières, la pensée de Rousseau permet de penser de manière précise les raisons pour lesquelles le respect de la norme commune n’est pas une violence faite aux libertés des citoyens, mais justement une des facettes de leur propre liberté. Aucune communauté ne peut se prévaloir d’un statut particulier et aucune loi établie conformément aux principes de la volonté générale ne peut être perçue comme discriminatoire. Face à ceux qui souhaitent diviser la société selon des lignes raciales ou religieuses, Rousseau montre que la seule qualité valide pour définir un individu est celle de citoyen. Toute autre approche minerait de l’intérieur l’idée même de volonté générale et donc la possibilité d’établir une norme commune. Que se passerait-il si un citoyen n’était malgré tout pas convaincu par le résultat de la découverte de la volonté générale ? Pour y répondre, Rousseau nous rappelle la nature même du contrat qui unit les citoyens et les devoirs qu’il suppose :

      « Afin donc que ce pacte social ne soit pas un vain formulaire, il renferme tacitement cet engagement, qui seul peut donner de la force aux autres, que quiconque refusera d’obéir à la volonté générale, y sera contraint par tout le corps ; ce qui ne signifie autre chose sinon qu’on le forcera à être libre, car telle est la condition qui, donnant chaque citoyen à la patrie, le garantit de toute dépendance personnelle, condition qui fait l’artifice et le Jeu de la machine politique, et qui seule rend légitimes les engagements civils, lesquels, sans cela, seraient absurdes, tyranniques, et sujets aux plus énormes abus. »

      C’est la vigueur de cette formule rousseauiste consistant à « forcer quelqu’un à être libre » qui a fait dire à de nombreux philosophes et historiens des idées que Rousseau était l’inspirateur de la Terreur, assimilée aux totalitarismes du XXe siècle. Cependant, le cadre de pensée rousseauiste prévoit toujours de vérifier que les lois proposées – à l’état de volontés particulières du pouvoir exécutif – sont bien conformes à la volonté générale. Il est aussi protecteur car si un individu peut-être « contraint par tout le corps », il est dans le même temps protégé par tout le corps en tant que citoyen.  Enfin, il faut redire que les totalitarismes du XXème siècle étaient des forfaitures de la volonté générale parce que leurs lois, en plus de n’être pas approuvées par un suffrage libre, n’avaient pas d’objet général et s’attaquaient à des individus en particulier. Or, nous dit Rousseau :

      « Le pouvoir souverain, tout absolu, tout sacré, tout inviolable qu’il est, ne passe ni ne peut passer les bornes des conventions générales, et que tout homme peut disposer pleinement de ce qui lui a été laissé de ses biens et de sa liberté par ces conventions ; de sorte que le souverain n’est jamais en droit de charger un sujet plus qu’un autre, parce qu’alors, l’affaire devenant particulière, son pouvoir n’est plus compétent. »

      La loi est une émanation de la volonté générale et doit avoir une portée générale pour exister en tant que loi. Si elle est idéalement portée par une grande figure, celle du législateur, on remarque aussi que :

      « Celui qui rédige les lois n’a donc ou ne doit avoir aucun droit législatif, et le peuple même ne peut, quand il le voudrait, se dépouiller de ce droit incommunicable, parce que, selon le pacte fondamental, il n’y a que la volonté générale qui oblige les particuliers, et qu’on ne peut jamais s’assurer qu’une volonté particulière est conforme à la volonté générale qu’après l’avoir soumise aux suffrages libres du peuple. »

      Toutefois, il est toujours tentant pour chaque volonté particulière de s’abstraire de la volonté générale dans la mesure où « tout ce que chacun aliène, par le pacte social, de sa puissance, de ses biens, de sa liberté, c’est seulement la partie de tout cela dont l’usage importe à la communauté ». Oui mais, ajoute le Genevois immédiatement, « mais il faut convenir aussi que le souverain seul est juge de cette importance ».

      Comme la pandémie de coronavirus l’a montré, ces idées sont plus que jamais à l’ordre du jour : à savoir qu’il existe un bien commun supérieur aux libertés individuelles. En effet, l’impératif sanitaire a accrédité l’idée que la volonté générale coïncidait avec la suspension de la liberté d’aller et venir, de la liberté de réunion, de la liberté même de respecter les traditions funéraires. Or, ce que permet la pensée rousseauiste, c’est de montrer comment ces restrictions fondamentales pouvaient être justifiées au nom de la volonté générale. Reste que le confinement et ses modalités n’ont jamais été soumis aux suffrages libres du peuple, ce qui pose à son tour un problème de maîtrise démocratique de l’urgence. En conséquence, même si l’approche rousseauiste pourrait justifier une telle suppression des libertés publiques, l’absence de processus pour déterminer cette volonté générale lors de la crise sanitaire a entaché la légitimité des mesures prises pour lutter contre la pandémie de coronavirus. Quant à Rousseau, il aurait à tout le moins réitéré cet avertissement :

      « Peuples libres, souvenez-vous de cette maxime : « On peut acquérir la liberté, mais on ne la recouvre jamais. »

      Comprendre la norme commune et son utilité au XXIème siècle avec Jean-Jacques Rousseau suppose de revenir sur les conditions de possibilité de la loi dans une société démocratique, cette loi à laquelle seule « les hommes doivent la justice et la liberté ». La loi doit ne jamais tomber en désuétude et toujours maintenir le respect qu’on lui doit :

      « Au reste, il ne faut jamais souffrir qu’aucune loi tombe en désuétude. Fût-elle indifférente, fût-elle mauvaise il faut l’abroger formellement ou la maintenir en vigueur. Cette maxime, qui est fondamentale, obligera de passer en revue toutes les anciennes lois, d’en abroger beaucoup et de donner la sanction la plus sévère à celles qu’on voudra conserver. On regarde en France comme une maxime d’État de fermer les yeux sur beaucoup de choses; c’est à quoi le despotisme oblige toujours : mais dans un Gouvernement libre c’est le moyen d’énerver la législation et d’ébranler la constitution. Peu de lois, mais bien digérées et surtout bien observées. Tous les abus qui ne sont pas défendus sont encore sans conséquence. Mais qui dit une loi dans un État libre dit une chose devant laquelle tout Citoyen tremble, et le Roi tout le premier. En un mot, souffrez tout, plutôt que dʼuser le ressort des lois ; car, quand une fois ce ressort est usé, lʼÉtat est perdu sans ressource». 

      La loi ne saurait donc, par exemple, subir la concurrence de quelque religion que ce soit.  Rousseau, opposé en son temps au christianisme romain, à la religion des Lamas et des Japonais, décrit comme « bizarre » toute religion qui, « donnant aux hommes deux législations, deux chefs, deux patries, les soumet à des devoirs contradictoires, et les empêche de pouvoir être à la fois dévots et citoyens ». S’il en est ainsi, c’est parce que « Tout ce qui rompt l’unité sociale ne vaut rien ; toutes les institutions qui mettent l’homme en contradiction avec lui-même ne valent rien ».

      L’intuition de Rousseau, c’est finalement d’en revenir à la patrie, au doux amour de la patrie, sentiment qui rend léger et naturel l’attachement aux lois car :

      « Tout vrai républicain suça avec le lait de sa mère, l’amour de sa patrie, c’est-à-dire des lois et de la liberté. Cet amour fait toute son existence ; il ne voit que la patrie, il ne vit que pour elle ; sitôt qu’il est seul, il est nul : sitôt qu’il n’a plus de patrie, il n’est plus ; et s’il n’est pas mort, il est pis. »

      La patrie est, pour Rousseau, tout ce qui compte. Cette patrie qu’il faut aimer « quelques injustices qu’on y essuie ». Comme il le dit avec force, « nul honnête homme ne peut jamais se vanter d’avoir du loisir, tant qu’il y aura du bien à faire, une patrie à servir, des malheureux à soulager ». Dans cette perspective, il est compréhensible que celui qui a un doux amour de la patrie ait aussi le cœur léger à l’heure de respecter la norme commune.

      Dans l’ensemble de son œuvre, Rousseau donne une feuille de route pour l’organisation de nos sociétés à l’heure des grands défis du 21ème siècle : l’élaboration démocratique d’une norme commune au cœur de la patrie républicaine, expression de la volonté générale à qui chacun doit tout naturellement proclamer son attachement.

      Publié le 9 août 2020

      Rousseau et la norme commune

      Auteurs

      Matthieu Abgrall
      Docteur en histoire ancienne, diplômé de l'Université de Stanford.

      « Trouver une forme d’association qui défende et protège
      de toute la force commune la personne et les biens
      de chaque associé, et par laquelle chacun, s’unissant à tous,
      n’obéisse pourtant qu’à lui-même, et reste aussi libre qu’auparavant. »

      Du contrat social, 1762

      L’idée la plus célèbre de Jean-Jacques Rousseau est, sans conteste, le concept de volonté générale. Mais que se cache-t-il derrière cette volonté générale ?  Est-ce, comme l’ont dit beaucoup, le spectre du totalitarisme, des excès de la Terreur, le règne implacable de ceux qui forceront les opposants à être libres et vertueux ? Ou alors s’agit-il d’une manière de repenser la liberté en cohérence avec le bien commun, de promouvoir la souveraineté populaire et, surtout, d’ancrer l’idée d’une norme commune qui s’applique à tous de manière équitable dans une République démocratique bien ordonnée ?

      De fait, la question centrale du XXIe siècle est celle des communs dont le développement et la protection requièrent l’adhésion à une norme commune. Ignorer la tension qu’une telle entreprise crée entre l’intérêt général et un ensemble de libertés individuelles issues des Lumières serait faire violence aux attentes légitimes créées par plus de deux siècles d’Histoire de la République française. Réfléchir à la validité de la norme commune avec Rousseau, c’est comprendre pourquoi dans toutes les sphères de la société, une décision vraiment collective et bien formulée ne vient jamais contrevenir à la promesse de liberté faite aux citoyens. En somme, il s’agit de répondre à la question suivante :  « comment un homme peut être libre et forcé de se conformer à des volontés qui ne sont pas les siennes. Comment les opposants sont-ils libres et soumis à des lois auxquelles ils n’ont pas consenti ? »

      L’intérêt de la volonté générale est d’exister en tant que phénomène sous-jacent de la communauté politique. Elle existe par construction et peut-être découverte par le suffrage librement exprimé du peuple :

      « Quand on propose une loi dans rassemblée du peuple, ce qu’on leur demande n’est pas précisément s’ils approuvent la proposition ou s’ils la rejettent, mais si elle est conforme ou non à la volonté générale, qui est la leur : chacun en donnant son suffrage dit son avis là-dessus ; et du calcul des voix se tire la déclaration de la volonté générale. Quand donc l’avis contraire au mien l’emporte, cela ne prouve autre chose sinon que je m’étais trompé, et que ce que j’estimais être la volonté générale ne l’était pas. Si mon avis particulier l’eût emporté, J’aurais fait autre chose que ce que j’avais voulu ; c’est alors que je n’aurais pas été libre. »

      La portée métaphysique de cette perspective est profonde : elle explique pourquoi le penchant naturel de chacun le conduit à penser que sa volonté particulière est dans le camp de la volonté générale. Le bon citoyen est donc celui qui admet la possibilité de l’erreur, l’hypothèse de s’être trompé, et d’agir en conséquence, sans rancœur ni revanche, aussi longtemps que chaque citoyen aura eu droit à la parole et que le calcul des voix aura été établi de manière transparente.

      Face à la montée des particularismes, des raisonnements communautaristes, c’est-à-dire des volontés particulières, la pensée de Rousseau permet de penser de manière précise les raisons pour lesquelles le respect de la norme commune n’est pas une violence faite aux libertés des citoyens, mais justement une des facettes de leur propre liberté. Aucune communauté ne peut se prévaloir d’un statut particulier et aucune loi établie conformément aux principes de la volonté générale ne peut être perçue comme discriminatoire. Face à ceux qui souhaitent diviser la société selon des lignes raciales ou religieuses, Rousseau montre que la seule qualité valide pour définir un individu est celle de citoyen. Toute autre approche minerait de l’intérieur l’idée même de volonté générale et donc la possibilité d’établir une norme commune. Que se passerait-il si un citoyen n’était malgré tout pas convaincu par le résultat de la découverte de la volonté générale ? Pour y répondre, Rousseau nous rappelle la nature même du contrat qui unit les citoyens et les devoirs qu’il suppose :

      « Afin donc que ce pacte social ne soit pas un vain formulaire, il renferme tacitement cet engagement, qui seul peut donner de la force aux autres, que quiconque refusera d’obéir à la volonté générale, y sera contraint par tout le corps ; ce qui ne signifie autre chose sinon qu’on le forcera à être libre, car telle est la condition qui, donnant chaque citoyen à la patrie, le garantit de toute dépendance personnelle, condition qui fait l’artifice et le Jeu de la machine politique, et qui seule rend légitimes les engagements civils, lesquels, sans cela, seraient absurdes, tyranniques, et sujets aux plus énormes abus. »

      C’est la vigueur de cette formule rousseauiste consistant à « forcer quelqu’un à être libre » qui a fait dire à de nombreux philosophes et historiens des idées que Rousseau était l’inspirateur de la Terreur, assimilée aux totalitarismes du XXe siècle. Cependant, le cadre de pensée rousseauiste prévoit toujours de vérifier que les lois proposées – à l’état de volontés particulières du pouvoir exécutif – sont bien conformes à la volonté générale. Il est aussi protecteur car si un individu peut-être « contraint par tout le corps », il est dans le même temps protégé par tout le corps en tant que citoyen.  Enfin, il faut redire que les totalitarismes du XXème siècle étaient des forfaitures de la volonté générale parce que leurs lois, en plus de n’être pas approuvées par un suffrage libre, n’avaient pas d’objet général et s’attaquaient à des individus en particulier. Or, nous dit Rousseau :

      « Le pouvoir souverain, tout absolu, tout sacré, tout inviolable qu’il est, ne passe ni ne peut passer les bornes des conventions générales, et que tout homme peut disposer pleinement de ce qui lui a été laissé de ses biens et de sa liberté par ces conventions ; de sorte que le souverain n’est jamais en droit de charger un sujet plus qu’un autre, parce qu’alors, l’affaire devenant particulière, son pouvoir n’est plus compétent. »

      La loi est une émanation de la volonté générale et doit avoir une portée générale pour exister en tant que loi. Si elle est idéalement portée par une grande figure, celle du législateur, on remarque aussi que :

      « Celui qui rédige les lois n’a donc ou ne doit avoir aucun droit législatif, et le peuple même ne peut, quand il le voudrait, se dépouiller de ce droit incommunicable, parce que, selon le pacte fondamental, il n’y a que la volonté générale qui oblige les particuliers, et qu’on ne peut jamais s’assurer qu’une volonté particulière est conforme à la volonté générale qu’après l’avoir soumise aux suffrages libres du peuple. »

      Toutefois, il est toujours tentant pour chaque volonté particulière de s’abstraire de la volonté générale dans la mesure où « tout ce que chacun aliène, par le pacte social, de sa puissance, de ses biens, de sa liberté, c’est seulement la partie de tout cela dont l’usage importe à la communauté ». Oui mais, ajoute le Genevois immédiatement, « mais il faut convenir aussi que le souverain seul est juge de cette importance ».

      Comme la pandémie de coronavirus l’a montré, ces idées sont plus que jamais à l’ordre du jour : à savoir qu’il existe un bien commun supérieur aux libertés individuelles. En effet, l’impératif sanitaire a accrédité l’idée que la volonté générale coïncidait avec la suspension de la liberté d’aller et venir, de la liberté de réunion, de la liberté même de respecter les traditions funéraires. Or, ce que permet la pensée rousseauiste, c’est de montrer comment ces restrictions fondamentales pouvaient être justifiées au nom de la volonté générale. Reste que le confinement et ses modalités n’ont jamais été soumis aux suffrages libres du peuple, ce qui pose à son tour un problème de maîtrise démocratique de l’urgence. En conséquence, même si l’approche rousseauiste pourrait justifier une telle suppression des libertés publiques, l’absence de processus pour déterminer cette volonté générale lors de la crise sanitaire a entaché la légitimité des mesures prises pour lutter contre la pandémie de coronavirus. Quant à Rousseau, il aurait à tout le moins réitéré cet avertissement :

      « Peuples libres, souvenez-vous de cette maxime : « On peut acquérir la liberté, mais on ne la recouvre jamais. »

      Comprendre la norme commune et son utilité au XXIème siècle avec Jean-Jacques Rousseau suppose de revenir sur les conditions de possibilité de la loi dans une société démocratique, cette loi à laquelle seule « les hommes doivent la justice et la liberté ». La loi doit ne jamais tomber en désuétude et toujours maintenir le respect qu’on lui doit :

      « Au reste, il ne faut jamais souffrir qu’aucune loi tombe en désuétude. Fût-elle indifférente, fût-elle mauvaise il faut l’abroger formellement ou la maintenir en vigueur. Cette maxime, qui est fondamentale, obligera de passer en revue toutes les anciennes lois, d’en abroger beaucoup et de donner la sanction la plus sévère à celles qu’on voudra conserver. On regarde en France comme une maxime d’État de fermer les yeux sur beaucoup de choses; c’est à quoi le despotisme oblige toujours : mais dans un Gouvernement libre c’est le moyen d’énerver la législation et d’ébranler la constitution. Peu de lois, mais bien digérées et surtout bien observées. Tous les abus qui ne sont pas défendus sont encore sans conséquence. Mais qui dit une loi dans un État libre dit une chose devant laquelle tout Citoyen tremble, et le Roi tout le premier. En un mot, souffrez tout, plutôt que dʼuser le ressort des lois ; car, quand une fois ce ressort est usé, lʼÉtat est perdu sans ressource». 

      La loi ne saurait donc, par exemple, subir la concurrence de quelque religion que ce soit.  Rousseau, opposé en son temps au christianisme romain, à la religion des Lamas et des Japonais, décrit comme « bizarre » toute religion qui, « donnant aux hommes deux législations, deux chefs, deux patries, les soumet à des devoirs contradictoires, et les empêche de pouvoir être à la fois dévots et citoyens ». S’il en est ainsi, c’est parce que « Tout ce qui rompt l’unité sociale ne vaut rien ; toutes les institutions qui mettent l’homme en contradiction avec lui-même ne valent rien ».

      L’intuition de Rousseau, c’est finalement d’en revenir à la patrie, au doux amour de la patrie, sentiment qui rend léger et naturel l’attachement aux lois car :

      « Tout vrai républicain suça avec le lait de sa mère, l’amour de sa patrie, c’est-à-dire des lois et de la liberté. Cet amour fait toute son existence ; il ne voit que la patrie, il ne vit que pour elle ; sitôt qu’il est seul, il est nul : sitôt qu’il n’a plus de patrie, il n’est plus ; et s’il n’est pas mort, il est pis. »

      La patrie est, pour Rousseau, tout ce qui compte. Cette patrie qu’il faut aimer « quelques injustices qu’on y essuie ». Comme il le dit avec force, « nul honnête homme ne peut jamais se vanter d’avoir du loisir, tant qu’il y aura du bien à faire, une patrie à servir, des malheureux à soulager ». Dans cette perspective, il est compréhensible que celui qui a un doux amour de la patrie ait aussi le cœur léger à l’heure de respecter la norme commune.

      Dans l’ensemble de son œuvre, Rousseau donne une feuille de route pour l’organisation de nos sociétés à l’heure des grands défis du 21ème siècle : l’élaboration démocratique d’une norme commune au cœur de la patrie républicaine, expression de la volonté générale à qui chacun doit tout naturellement proclamer son attachement.

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