Nutri-Score : ce que la victoire des lobbies agro-alimentaires révèle sur le lobbying
Dans le cadre des discussions budgétaires, l’Assemblée nationale a rejeté l’obligation d’afficher le Nutri-Score sur les emballages alimentaires. La mesure avait pourtant été adoptée en première lecture début novembre, puis de nouveau en commission en deuxième lecture, avant d’être finalement rejetée en séance publique. Une volte-face à trois voix près, qui illustre la capacité d’influence du secteur agroalimentaire et nous éclaire sur les tactiques et techniques du lobbying industriel contemporain. Rétrospective et analyse : Ce renversement spectaculaire s’inscrit dans une histoire plus longue, où l’opposition au Nutri-Score s’est progressivement structurée, patiemment outillée, jusqu’à devenir l’un des fronts les plus emblématiques du lobbying industriel contemporain. Depuis son lancement en 2017, le Nutri-Score – pensé comme une boussole nutritionnelle simple et lisible[1] – cristallise en effet des tensions profondes. Les appels croissants à rendre l’étiquetage obligatoire ont servi de catalyseur à une mobilisation de grande ampleur[2] portée par les grands groupes internationaux (Ferrero, Lactalis, Coca-Cola, Mars, Mondelez, ou encore Unilever à titre d’exemple) et rythmée par des épisodes de retrait, comme celui de Danone après la révision du score en 2023. Le Nutri-Score concentre ainsi ce que beaucoup d’industriels préfèrent laisser dans l’ombre : les arbitrages nutritionnels au cœur de leurs modèles économiques, révélés par un simple signal coloré. Pour comprendre l’ampleur de cette opposition, il faut observer les organisations qui la structurent et la rendent opératoire. Deux acteurs dominent le paysage : l’Association nationale des industries alimentaires (ANIA) et l’Alliance 7. La première, véritable colonne vertébrale de l’agroalimentaire français, fédère 32 syndicats, 17 associations régionales, 17 000 entreprises et près de 430 000 emplois. La seconde regroupe sept fédérations spécialisées, représentant environ 90 % des biscuits, confiseries et chocolats produits en France. Leur présence régulière auprès des ministères, des cabinets parlementaires, des comités stratégiques ou du Conseil national de l’alimentation témoigne d’une stratégie d’influence qui repose moins sur les coups d’éclat que sur une continuité : une occupation méthodique et durable des lieux où se façonnent les arbitrages publics. Dans la panoplie de stratégies déployées contre le Nutri-Score depuis bientôt une décennie, l’argument juridique occupe une place centrale. Dès 2017, l’ANIA a soutenu qu’un étiquetage obligatoire entrerait en contradiction avec le droit européen, une lecture rapidement relayée par le gouvernement qui lui a donné un poids institutionnel[3]. Cette manière d’aborder le sujet transforme une question de santé publique en question de conformité réglementaire, déplaçant le débat vers un terrain où la technicité juridique prend le pas sur l’enjeu sanitaire. C’est l’une des tactiques d’influence les mieux rodées, consistant à réorienter la discussion vers un domaine où l’expertise industrielle est plus aisément mobilisable et où les arbitrages deviennent moins lisibles pour le public. Ce registre juridique n’est d’ailleurs pas propre au Nutri-Score. Il est mobilisé de manière similaire sur d’autres dossiers, comme l’étiquetage obligatoire des origines ou l’interdiction d’importer des produits contenant des substances interdites en France. Dans le cas de l’étiquetage des origines, le Conseil d’État a validé en mars 2021 le recours de Lactalis (CE, n°413033), tout en soulignant la responsabilité du gouvernement, qui n’a pas répondu à la question centrale des « liens avérés » entre origine et caractéristiques des produits. Le rapporteur public indiquait pourtant que le simple rappel des différences de réglementations sanitaires entre l’Union européenne et les pays tiers aurait suffi à justifier une obligation minimale d’information. Le gouvernement a donc choisi de ne pas mobiliser des arguments disponibles, contribuant à l’échec de sa propre expérimentation. À la même époque, l’Alliance 7 opte pour une autre stratégie en recommandant pour sa part l’adoption d’un système alternatif, le Nutri-Couleurs, dont l’architecture s’avérait nettement plus favorable aux produits qu’elle représente. Ce choix, présenté comme une simple variante d’information, a été immédiatement interprété par les scientifiques comme une tentative de neutraliser l’impact du Nutri-Score[4],[5]. Il illustre une autre facette de la stratégie déployée : agir non seulement sur les leviers juridiques ou réglementaires, mais aussi sur les représentations, en introduisant des signes concurrents destinés à brouiller la lecture du consommateur. La dispute autour de l’étiquetage nutritionnel se joue ainsi autant dans l’espace technique que dans l’espace symbolique, là où s’élaborent les cadres cognitifs qui orientent les perceptions et influencent les choix alimentaires. Cette mobilisation, longtemps conduite dans les couloirs administratifs et les espaces techniques de la décision publique, a fini par trouver un terrain d’expression plus visible : celui des arènes parlementaires. En 2025, dans le cadre des discussions budgétaires, l’Assemblée nationale adopte une mesure rendant de facto obligatoire l’affichage du Nutri-Score, traduisant dans la loi un mouvement que les acteurs de santé publique défendaient depuis plusieurs années. Le débat change alors d’échelle. Lorsque le texte arrive au Sénat, la controverse cesse de se limiter aux arguments techniques ou juridiques qui dominaient jusque-là ; elle entre dans un registre plus symbolique, où s’entremêlent représentations culturelles et imaginaires politiques. Plusieurs sénateurs reprennent des arguments qualifiés par les nutritionnistes de gastro-populistes[6]. Ils convoquent notamment la figure rassurante du fromage, de la charcuterie et du terroir, mobilisée alors comme rempart identitaire face à un étiquetage perçu non plus comme un simple outil d’information, mais comme une menace culturelle et économique. Ce registre, très éloigné de la réalité des produits concernés, sert alors de véhicule à une stratégie défensive : en s’abritant derrière le récit de la tradition, il permet de reconduire, presque à couvert, des positions alignées sur les intérêts des grands industriels. Ce récit a été largement repris par une partie des médias, souvent sans vérification, alors même que les données disponibles l’invalident largement. L’étude Santé publique France-Kantar de 2024[7] montre par exemple que la perception du Nutri-Score dépend du produit : un même score n’est pas interprété de la même manière selon la catégorie alimentaire. Le Nutri-Score est surtout utilisé pour comparer des produits similaires ou lors de l’achat de nouveaux produits. Aucun effet de baisse des achats de fromages Appellation d’origine protégée (AOP) n’est observé. La scène politique rend ici visible un jeu de miroirs où les arguments symboliques répondent aux intérêts économiques. Le récit de la tradition gastronomique — celui des fromages
Par Allouche J.
12 janvier 2026